dimanche 11 décembre 2016

Circonstances spéciales (Premier contact)

Depuis le très beau « Incendies » en 2010, les portes de Hollywood se sont ouvertes à Denis Villeneuve. Depuis, le réalisateur québécois y a enchaîné trois chefs-d’œuvre dans autant de genre différents (le thriller « Prisoners », le fantastique et très dérangeant « Enemy », le film policier « Sicario ») et aborde en 2016 la science-fiction avec « Premier contact », sa première incursion dans le genre (avant « Blade runner 2049 »).


Un neuf premier contact
De « Rencontre du troisième type » à « Contact » (pour ne citer que deux films au titre particulièrement explicite), combien de fois l’histoire du premier contact de l’humanité avec une intelligence extra-terrestre a-t-elle déjà été racontée au cinéma ? Pourtant, « Premier contact » apparait bien comme le premier, tant le film semble totalement neuf. C’est que son scénario est adapté d’une novella très réputée de Ted Chiang, « L’histoire de ta vie », à l’intelligence extraordinaire. Complexe, subtil, riche, ce scénario est une merveille, que Denis Villeneuve met en scène avec l’efficacité kubrickienne qu’on lui connait. Le scénario comprenant un jeu sur la temporalité, c’est même à Christopher Nolan que l’on pense en regardant « Premier contact » – ces deux auteurs se retrouvent sur leur admiration évidente pour « 2001 : l’odyssée de l’espace »… Ici, Villleneuve réutilise le silence, le jeu sur les perspectives, et le minimalisme conceptuel du Monolithe de Kubrick pour accroitre l’intensité dramatique de cette rencontre de l’homme avec l’extra-terrestre.
Il nous fait s’identifier avec une si grande force au personnage principal de la linguiste jouée par Amy Adams que l’on ressent comme rarement auparavant cette peur immense face à l’incompréhensible, l’inconcevable que sont les extra-terrestres. La peur est si grande que sa mission – établir un contact avec eux – nous parait même complètement impossible tout d’abord. Jusqu’à ce que le personnage d’Amy Adams ait l’idée de leur apprendre la langue (l’anglais). Ce sera ensuite tout le sujet du film que d’expliquer la complexité et les limites de la compréhension d’une langue, avec un souci et une rigueur unique pour un film de SF, qui balaie d’habitude systématiquement cette question de la barrière de la langue…

Twist
Mais ce n’est pas là la seule richesse de « Premier contact », qui comporte aussi tout une construction scénaristique et de montage qui se clôt par un twist d’une force à vous mettre les larmes aux yeux, révélé vers la fin du film. C’est très beau et émouvant. La seule chose que l’on peut d’ailleurs regretter de ce film, c’est la manière dont ce twist est un peu surexpliqué à la toute fin. Le réalisateur étale sa révélation du twist en une succession de micro-suspenses inutiles, le schéma global ayant déjà été saisi par le spectateur. Les seuls spectateurs sur qui ces micro-suspenses pourraient fonctionner sont malheureusement ceux déjà perdus à ce moment par le scénario du film,  et avec lesquels le réalisateur semble donc du coup bien cruel…
« Premier contact » est le plus beau film de science-fiction de l’année. C’est avec plus de sérénité et d’espoir que l’on attendra donc la sortie l’année prochaine de « Blade runner 2049 » !

On retiendra…
Le scénario formidable d’intelligence et la mise en scène toujours aussi puissante de Villeneuve, plus un twist final très émouvant.

On oubliera…
Denis Villeneuve surplombe ses spectateurs au moment de révéler son twist.


« Premier contact » de Denis Villeneuve, avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker,… 

samedi 3 décembre 2016

Excessivement réel (Ma’Rosa)

Brillante Mendoza est un cinéaste à méthode. Avec « Ma’Rosa », son quatorzième film en 11 ans (!), le cinéaste philippin reproduit une fois de plus sa mise en scène percutante de réalisme, pour raconter les déboires d’une famille vivant dans un bidonville de Manille. Et c’est toujours aussi impressionnant.
Sélectionné et même récompensé à Cannes (Prix d’interprétation féminine pour Jaclyn Jose, une des bizarreries du palmarès de l’édition 2016), « Ma’Rosa » confirme que Mendoza a renoué avec l’inspiration, lui qui a traversé un relatif passage à vide depuis « Captive » en 2012 (s’essayant notamment, avec un résultat calamiteux, au film d’horreur avec « Sapi » – jamais distribué en salles en France, et avec raison).


La méthode Mendoza
La méthode de Brillante Mendoza est irrésistiblement efficace. Son cinéma semble filmé « en direct », pris sur le vif, non dirigé. Il est fait de plans-séquences tournés au plus près des personnages que l’on suit dans le moindre de leurs déplacements, d'où l'impression d'une narration « en temps réel » où rien ne semble avoir été écrit à l'avance : c'est formidable d’immersion. Brillante Mendoza réussit ainsi à allie à la puissance du cinéma de fiction la vérité du cinéma documentaire.
Le film est donc déjà très frappant pour sa mise en scène. Même si celle-ci ne s'est pas beaucoup renouvelée depuis les débuts de Mendoza, elle n’en est pas moins l’une des plus saisissantes qui soient. Mais il est aussi frappant par le portrait terrible qu’il dresse de son pays : une société très pauvre où la corruption est généralisée (la découverte de l’étendue de la corruption est d’ailleurs l’un des plus gros chocs ménagés par le scénario du film, implacable), où tous les rapports sont gangrenés par l’argent (le grand sujet de Mendoza). La vie de Ma’Rosa, l’héroïne du film, semble un parcours du combattant permanent – le suivre sur une journée est déjà épuisant pour le spectateur… Même le climat est hostile, puisque tout le film se déroule sous une tempête de pluie.
Toute la misère du monde semble donc concentrée dans ce film, presque comme s’il en faisait le catalogue. Ça pourrait paraître « trop », ça pourrait paraître racoleur comme si Mendoza faisait un spectacle de la misère de son pays… Mais non : sa mise en scène est tellement vive et immersive, que pendant le film on ne se pose aucune question tant on est happé par ce qu’il se passe, tant on y croit. C’est par ces accumulations folles que Mendoza produit cette impression si forte de réel. Et plus cette impression est forte, plus sa dénonciation est efficace.
« Ma’Rosa » est donc un film à qui l’excès réussit. Bonne nouvelle : Brillante Mendoza est bel et bien de retour, et n’a rien perdu de sa vigueur.

On retiendra…
La mise en scène ultra-réaliste qui produit une sensation d’immersion comme on n’en voit que très rarement...

On oubliera…
Ce cauchemar quasi permanent est une épreuve pour le spectateur.


« Ma’ Rosa » de Brillante Mendoza, avec Jaclyn Jose, Julio Diaz,…