lundi 13 mars 2017

Eclat (Split)

Drôle de parcours que celui de M. Night Shyamalan. Le réalisateur star a connu un spectaculaire retournement de considération critique au cours de sa carrière : adulé jusqu’à la sortie de « Le village » (son chef-d’œuvre ?) en 2004 puis unanimement détesté. S’il a effectivement souffert d’un indéniable passage à vide, j’avais cependant beaucoup aimé son film de science-fiction « After earth »… Film dont l’échec commercial a conduit Shyamalan à diminuer ses ambitions et à revenir à des budgets plus modestes. Bien lui en a pris : au sein du studio de production Blumhouse connu pour ses films d’horreur à petit budget, M. Night Shyamalan s’est refait une santé financière et critique. Après le sympathique mais petit « The visit », le réalisateur maître du suspense revient à un cinéma plus ambitieux avec « Split ».


Une idée très puissante
L’idée principale du film est celle d’un personnage habité par vingt-trois (!) personnalités différentes. Autour d’une histoire en huis-clos virant au survival, M. Night Shyamalan exploite avec beaucoup d’inventivité et d’humour la puissance de son idée de personnalités multiples. Il s’amuse à faire jouer à un James McAvoy très épatant toute une galerie de personnages qui sont autant d'avatars d'un seul et même homme. C’est d’abord un spectacle de numéro d’acteurs, qui porte une interrogation très puissante sur le cinéma. M. Night Shyamalan se demande en effet dans son film si avoir plusieurs personnalités plutôt qu’une seule ne serait pas un atout plutôt qu'un handicap pour la survie. C’est une belle métaphore du métier d’acteur : par le biais de ses différents rôles, un acteur ne devient-il pas une sorte de surhomme ?
Autour de cette superbe idée, M. Night Shyamalan déploie un thriller à suspense très efficace dont le scénario obéit à une pure logique de divertissement mêlée à de l’esbroufe  sans que cela ne l’empêche de passer par des moments plus graves  jusqu’à une fin étonnante, plutôt émouvante. « Split » est donc à la fois drôle, effrayant, divertissant et subtil. Et avec l’idée que les personnalités multiples seraient autant de superpouvoirs, donne vraiment l’impression de voir quelque chose de nouveau au cinéma.

Invraisemblances
Cependant, le film a aussi des limites. Même si l’inventivité domine, l’intrigue passe parfois par des scènes très artificielles, où l’invraisemblance a été sacrifiée au profit du divertissement. Un exemple : il est ainsi étonnant que l’héroïne du film comprenne aussi vite la nature multiple de son séquestreur… mais c’est pour accélérer le film et passer outre sur une découverte que le spectateur a déjà faite. Le budget modeste du film se fait aussi sentir à plusieurs moments, comme lors de la scène d’action finale bizarrement un peu confuse (et là aussi trop artificielle, même si l'on apprécie sa construction qui ne vise qu’à rajouter du suspense).
« Split » témoigne donc d’un retour sur le devant de la scène de M. Night Shyamalan, grâce à un film intelligent et inventif mais aussi très divertissant.

On retiendra…
Un scénario génial, inventif, terrifiant et plein d’humour, qui offre à James McAvoy des épatants et irrésistibles numéros d’acteur !

On oubliera…
M. Night Shyamalan manipule un peu trop son scénario pour ne pas tomber parfois dans l’écueil de l’artificialité.


« Split » de M. Night Shyamalan, avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy,…

mardi 7 mars 2017

Spatium opera (Latium)

Après avoir refermé le deuxième tome de « Latium », une certitude : ce space opera n’a pas d’équivalent dans la littérature francophone. Romain Lucazeau, qui signe ici son premier roman (!), fait une entrée pour le moins fracassante dans la science-fiction française. Un énorme livre de près de mille pages (mais découpé, pour des raisons éditoriales, en deux tomes) aux ambitions monstres : Romain Lucazeau entend avec « Latium » extraire le genre du space opera de ses racines anglo-saxonnes et lui donner une nouvelle origine, la philosophie de Leibniz et le théâtre de Corneille [1].

 

A la lecture, « Latium » se révèle foisonnant, complexe, et déroutant par ses partis pris (inédits ?) très forts. Le premier est de raconter une histoire sans aucun être humain. L’intrigue commence en effet des millénaires après la disparition de l’Homme, dans un futur post-post-Singularité. Pour autant l’ « Humanité » n’est pas morte puisque les dernières créations de l’homme, les intelligences artificielles, lui ont survécu. Mais leur existence a perdu tout sens puisque leur esprit est soumis et régi par le « Carcan », règles qui destinaient ces IA à protéger et servir l’homme…
Je n’irai pas plus loin dans le dévoilement de l’intrigue et de l’univers du roman, si ce n’est en précisant qu’il ne s’agit pas d’une anticipation d’un futur (très) lointain mais d’une uchronie – dans cet univers, l’Empire Romain ne s’est jamais effondré, d’où le titre latin du roman. La découverte de la richesse extraordinaire de cet univers est révélée au compte-gouttes par l’auteur avec une grande maitrise et constitue l’un des plaisirs et moteurs de la lecture – si riche en « sense of wonder ».
L’intrigue de « Latium » emprunte en fait à une multitude de références de science-fiction : on retrouve mêlés des éléments du cycle de la Culture de Iain M. Banks, d’ « Ilium » et d’ « Hypérion » de Dan Simmons, de « Dune » de Frank Herbert, du cycle de Robots d’Isaac Asimov, et on pourrait même ajouter le plus récent « Silo » de Hugh Howey. Ces références sautent aux yeux du lecteur, mais sont si bien synthétisées et réinterprétées dans le cadre latin et leibnizien du roman qu’elles en paraissent accidentelles – ce qui est un sacré tour de force vu leur nombres ! L’ambition du roman est parfaitement accomplie : « Latium » semble être issu de l’univers uchronique-même qu’il décrit, où aucun des romans cités plus haut n’aurait existé…
Au-delà de ces références, « Latium » est passionnant de bout en bout, sur la forme comme sur le fond. Le roman est imposant par son nombre de pages, mais l’auteur a tant à décrire et son intrigue est si dense en réflexions développées avec un soin et un didactisme rares (sur le libre arbitre notamment) que l’action en elle-même est finalement très resserrée. Ce pourrait être pesant mais le style est superbe en plus d’être très clair. « Latium » émerveille par sa richesse, sa profondeur et sa beauté.
Une réserve, cependant : si les références sont habilement digérées et réinterprétées, elles n’en restent pas moins trop présentes pour que « Latium » apparaisse comme un roman totalement original – et ce, alors même que le roman ne manque pas d’originalité, loin s’en faut ! Un petit bémol qui ne saurait en aucun cas constituer un prétexte ou une excuse pour se priver de la lecture de « Latium ». Cette œuvre est une date dans l’histoire de la SF française. Et ce n’est que le début, on l’espère, de cette œuvre vertigineuse que ce premier roman de Romain Lucazeau nous promet…

« Latium » de Romain Lucazeau, aux éditions Denoël-Lunes d’encre




[1] A lire dans cette très bonne interview de l’éditeur : http://lunesdencre.eklablog.com/une-interview-de-romain-lucazeau-a126935228

dimanche 12 février 2017

Le débat est ouvert (Silence)

Un nouveau film de Martin Scorsese est forcément un énorme événement, tant la filmographie du réalisateur accumule les chefs-d’œuvre, avec une constance remarquable tout au long de la carrière du metteur en scène (son précédent film, « Le loup de Wall Street », était un nouveau sommet de son œuvre). Qu’est-ce qui peut donc encore intéresser un cinéaste qui a déjà tout prouvé ? Une question éminemment personnelle tant elle est présente depuis le début dans l’œuvre du réalisateur, celle de la foi. Avec « Silence », il l’aborde avec une profondeur rare, du point de vue de son œuvre comme de celle des autres cinéastes. L’histoire est tirée d’un roman historique de Shusaku Endo et raconte la persécution dont sont victimes deux missionnaires chrétiens au Japon au XVIIème siècle.


Beau, complexe, profond
Le film frappe d’emblée par sa violence. Il comporte (voire accumule) les scènes de supplices de chrétiens dont on teste la foi. C’est d’ailleurs une telle scène qui ouvre le film. L’autre aspect frappant du film est, par contraste, son calme. Scorsese déroule son histoire sur un rythme plutôt lent. Il n’a presque jamais recours à de la musique, et lorsqu’il le fait c’est quasiment en sourdine. La mise en scène elle-même est assez dépouillée – la douleur, terrible, montrée à l’écran n’est jamais accentuée par des artifices de mise en scène (bref, on est à mille lieues de l’ultraviolence de « La Passion du Christ » de Mel Gibson). Surtout, Scorsese filme cette histoire dans des paysages magnifiques, servis par une photographie sublime de Rodrigo Prieto. La nature, très dure mais si belle, est partout présente dans le film, et ce n’est pas un hasard.
Il est donc essentiellement question de la foi dans « Silence », jusque dans son titre, puisqu’il s’agit du silence de Dieu face aux tortures dont sont victimes les chrétiens japonais de l’époque. Par sa longueur et sa violence, « Silence » montre toute l’ambigüité et les doutes que recèle la foi. Est-elle vaine ou nécessaire ? Une question qui turlupine Scorsese personnellement mais qu’il arrive à rendre passionnante par son indécision. Si au final et sans aucune surprise, Martin Scorsese tranchera la question in extremis du côté du croyant, le film n’en reste pas moins capable de satisfaire tous les points de vue, par la complexité de ses dilemmes moraux. Et en abordant ce sujet, « Silence » résonne aussi étrangement et puissamment avec l’actualité – alors même que le projet du film est vieux de trente ans.

Le plus grand défi de mise en scène
Très beau malgré son extrême violence, complexe, riche de réflexions, « Silence » aurait tout d’un nouveau chef-d’œuvre du réalisateur, malgré quelques lourdeurs (comme le premier carton et le dernier plan du film). Mais il est un point sur lequel le film échoue. A un moment, Dieu parle au personnage principal (joué par Andrew Garfield, bien mieux ici que dans « Tu ne tueras point », mais qui reste en permanence en-dessous d’Adam Driver). C’est un des défis les plus difficiles de mise en scène qui puisse se concevoir : comment représenter le divin ? En s’en tirant par une voix off, Scorsese fait sciemment le choix de la simplicité. Même assumée, cette solution trop évidente rend ridicule la scène – et le spectateur est momentanément éjecté de l’histoire du film.
« Silence » est donc passionnant, par les débats qu’il suscite sur sa forme. Un grand film, extrêmement personnel, qui ne peut laisser indifférent.

On retiendra…
Par sa beauté et sa complexité, « Silence » réussit à rendre passionnante la question de la foi (alors même que la réponse du réalisateur à cette question est connue depuis longtemps !).

On oubliera…
Quelques lourdeurs dans la mise en scène parsèment le film. Dont le moment où une voix off divine intervient.


« Silence » de Martin Scorsese, avec Andrew Garfield, Adam Driver,…

mardi 31 janvier 2017

Un échec impressionnant (The last face)

C’est un des films qui a le plus fait parler de lui au dernier festival de Cannes… « The last face » a été démoli comme rarement par la presse lors de sa présentation en sélection officielle. A tel point que le lendemain de cette présentation, la carrière commerciale du nouveau film de Sean Penne (presque 10 ans après le magnifique « Into the wild ») était réduite à néant. Dix mois plus tard, « The last face » a quand même réussi à se frayer un chemin jusqu’aux salles en France grâce à un distributeur courageux…


Extrêmement ridicule…
La réputation cannoise désastreuse du film n’était pas infondée. La déjà célèbre phrase en carton d’introduction si décriée n’a pas été supprimée : « La violence de la guerre en Afrique n'est comparable pour les Occidentaux qu'à la brutalité des rapports entre un homme et une femme qui s'aiment d'un amour impossible. » Comment un film peut-il se relever après une telle introduction ? Toute la bêtise de « The last face » est résumée dans cet incipit.
Deux médecins humanitaires occidentaux (Javier Bardem et Charlize Theron) tombent amoureux pendant leur mission au Libéria ravagé par la guerre civile. Raconter une histoire d’amour entre médecins dans un camp de réfugiés, dans un contexte de misère extrême et d’urgence humanitaire, alors que la guerre gronde en hors-champ, il fallait oser. D’où peut-être la sélection officielle du film à Cannes : une manière de saluer le courage suicidaire de Sean Penn ? Quel cinéaste aurait été assez fou pour croire en ce projet ? Sean Penn y a cru et y croit encore. Ce n’est pas qu’il est fou, mais il est convaincu de la nécessité de son propos : faire le portrait, héroïque mais réaliste, des humanitaires.
Cette conviction est sensible dans l’absence totale de second degré de son film. Il n’y a pas une once d’ironie dans « The last face ». Et ce, alors même que le ridicule est présent presque tout le temps. Impossible de ne pas citer les apparitions de Jean Reno, une incongruité involontairement comique, qui joue de plus un personnage nommé « Dr Love »… Aveuglé semble-t-il par la force de son engagement humanitaire, Sean Penn multiplie les offenses au bon goût et, plus grave, à la morale, car il n’y a évidemment rien de comparable entre un massacre de guerre et une histoire d’amour hollywoodienne.

…mais sincère
La conviction de Sean Penn est totale et aveugle, mais c’est peut-être ce qui en toute dernière extrémité sauve son film du désastre total. Au moins est-il (parait-il) sincère, même si c’est exprimé de manière extrêmement maladroite. Son film est impressionnant sur sa description crue de l’action humanitaire dans un camp de réfugié, la mise en scène n’épargnant rien au spectateur. La frontalité de ces scènes d’horreur médicale (type accouchement par césarienne sans anesthésie au milieu de la jungle) est excessive parce qu’elle pourrait flirter avec la complaisance mais elle témoigne d’une volonté de réalisme qui frappe la conscience. Malgré tout le ridicule et les erreurs du projet, le film parvient quand même à émouvoir lors de plusieurs scènes fortes.
« The last face » est donc un échec comme on en voit rarement à de tels niveaux. D'où, peut-être, son intérêt. Il apprend une chose : qu’un réalisateur doit être capable d’un certain détachement vis-à-vis de ce qu’il filme.

On retiendra…
Le réalisme terrifiant du film sur l’horreur médicale des camps de réfugiés.

On oubliera…
Le ridicule du film qui provoque aussi un malaise moral : il met sur le même plan la misère provoquée par la guerre civile et les tourments amoureux de médecins humanitaires…


« The last face » de Sean Penn, avec Charlize Theron, Javier Bardem,…

lundi 30 janvier 2017

Top 16 des films de 2016


Et mon classement (livré avec un peu de retard) des meilleurs films de l’année écoulée est :

1.       Juste la fin du monde
2.       Elle
3.       Toni Erdmann
4.       The revenant
5.       The neon demon
6.       Baccalauréat
7.       Premier contact
8.       Ma'Rosa
9.       Ma vie de courgette
10.   Carol
11.   La loi de la jungle
12.   Mademoiselle
13.   Dernier train pour Busan
14.   Diamant noir
15.   Planétarium
16.   Les Ogres

Le trio de tête se détache nettement des autres, ces trois films ont été très difficiles à classer. Mais l’émotion devant les choix radicaux de mise en scène tout en gros plans de Xavier Dolan et sa direction d’acteurs hors normes ont finalement emporté la partie.
Juste après vient donc « Elle », l’extraordinaire film français réalisé par le néerlandais et ex-vétéran d’Hollywood Paul Verhoeven. Il a signé avec ce film très impressionnant de maitrise, capable de surprendre à chaque scène, qu’un grand réalisateur ne s’endort jamais, pourvu qu’on veuille encore lui donner sa chance. Le film doit beaucoup aussi, évidemment, à la performance d’Isabelle Huppert ahurissante mais somme toute normale car c’est un rôle qui synthétise tout ce qu’elle a déjà déployé par ailleurs dans sa longue et conséquente filmographie.
Pour compléter le trio de tête, « Toni Erdmann », le film de Maren Ade qui est sans conteste la révélation de cette année 2016. Qui eut pu imaginer que le film le plus drôle de l’année – alors même qu’on a beaucoup ri en 2016, par exemple avec l’énorme « La loi de la jungle » – serait allemand et durerait près de trois heures ? Mais « Toni Erdmann » ne saurait être réduit à une comédie. Avec sa mise en scène confondante de réalisme, il réussit à délivrer un discours critique sur le travail et l’Europe d’aujourd’hui, sans jamais que cela ne semble énoncé  (le signe des plus grandes mises en scène).
Les films suivants du classement sont eux-aussi des chefs-d’œuvre mais ont tous un défaut qui les éloigne de la perfection des trois premiers : la prétention d’Iñárritu dans « The revenant », l’épuisement des effets de mise en scène dans « The neon demon »,…

jeudi 12 janvier 2017

Complexe d’infériorité (Assassin’s creed)

Jamais une adaptation de jeu vidéo, genre cinématographique maudit (ce genre n’a toujours pas connu de chef-d’œuvre en trente ans d’existence), n’avait été réalisée avec des moyens aussi prestigieux. Tous les grands noms attachés au projet sont issus du cinéma d’auteur : le trio Michael Fassbender, Marion Cotillard et Justin Kurzel (réalisateur), déjà à l’œuvre sur « Macbeth » en 2015, mais aussi Ariane Labed, Charlotte Rampling, Jeremy Irons, Denis Ménochet… C’est aussi la première fois qu’un éditeur de jeux vidéo, ici le français Ubisoft, produit directement l’adaptation d’une de ses œuvres. Les attentes étaient donc grandes autour de ce film capable de marquer l’histoire du rapprochement jeu vidéo et cinéma.


Action et réflexion
                Autour du personnage joué par un Michael Fassbender très investi (tout autant qu’il l’était pour jouer Macbeth), « Assassin’s creed » court sur deux lignes temporelles : un futur quasi totalitaire et l’année 1492 en Espagne, à Séville. Pour lier ces deux époques, une histoire complexe de recherche d’un artefact par deux entités concurrentes, les Assassins et les Templiers. L’artefact en question, une pomme, permettrait de prendre le contrôle du libre arbitre de l’humanité (rien que ça).
Le fil narratif situé lors de l’Inquisition espagnole est la partie « action » du film. C’est elle qui vaut le détour : une course-poursuite trépidante qui en met plein la vue, filmée avec un mélange d’accélérations et de ralentis qui évoquerait un mélange inédit de « Jason Bourne » et « Matrix » en plein Moyen-Age. C’est impressionnant et spectaculaire, et suffisamment novateur dans sa manière de représenter l’action pour retenir l’attention.

Excès d’ambition
Malheureusement, les auteurs du film n’ont pas su se contenter de ce pur film d’action. L’autre fil narratif, celui situé dans le futur, est une sorte de thriller ésotérique qui veut proposer une réflexion sur le contrôle et la liberté. Le sujet n’est pas idiot, cependant il est brouillé par la surcharge d’effets de mise en scène qui avaient leur sens dans la partie « action » mais créent ici une sophistication inutile, au point de transformer son sujet en objet de ridicule. (Il est d’ailleurs drôle de constater que la même question avait déjà été abordée dans « Star Trek sans limites » cette année, mais avec une conclusion opposée.) Le problème est aussi que cette partie, nettement moins convaincante, se révèle être la plus importante en terme de narration : il n’est donc pas possible de la négliger.
C’est comme si le film voulait absolument être intelligent. Le complexe d’infériorité du jeu vidéo aurait-il encore frappé ? Les auteurs du long-métrage ont semble-t-il eu peur que le film, parce qu’il est une adaptation d’un jeu vidéo, soit considérée comme abrutissante. L’ambition philosophique d’ « Assassin’s creed » a tout d’une réponse disproportionnée aux préjugés qui courent encore aujourd’hui sur la bêtise des jeux vidéo.
« Assassin’s creed » est donc cet objet étrange, inabouti malgré ses efforts déployés tant à la mise en scène qu’à l’interprétation et à la direction artistique. Un formidable film d’action hélas boursouflé de réflexions mal présentées et articulées. L’adaptation vidéoludique au cinéma attend encore son chef-d’œuvre.

On retiendra…
Des scènes d’action d’une rare intensité. Michael Fassbender, toujours héroïque dans ses interprétations.

On oubliera…
Les ambitions philosophiques ridiculisent ce film d’action qui s’est rêvé plus grand qu’il ne l’était.


« Assassin’s creed » de Justin Kurzel, avec Michael Fassbender, Marion Cotillard, Ariane Labed,…

dimanche 8 janvier 2017

Péri-épisode (Rogue one, a Star Wars story)

L’année passée, le retour si phénoménalement attendu de la saga « Star Wars » au cinéma avait ravi et déçu à la fois. Dans « Le Réveil de la Force », JJ Abrams avait brillamment ressuscité l’esprit de la trilogie originelle, mais pour un résultat finalement très conservateur (au regard par exemple de ce qu’il avait fait avec « Star Trek »).
Maintenant qu’est sorti « Rogue one », premier film à ne pas être un épisode chiffré de la saga « Star Wars », la stratégie de Disney se révèle très claire : perpétuer le « canon » du film « Star Wars » à travers les épisodes, pour mieux s’en écarter dans les films « hors épisode ». Stratégie inédite et surtout imparable, puisqu’elle contente tout le monde. Elle est en tout cas formidablement payante, si on la juge après la sortie de ces deux premiers « Star Wars » de l’ère Disney.


Briser les codes
« Rogue one » est en effet aussi réussi que « Le Réveil de la Force » mais pour des raisons symétriquement opposées, puisque « Rogue one » transgresse et retourne les codes du film « Star Wars », tout en leur rendant hommage. Contrairement à Abrams, il semble qu’Edwards ait eu les coudées franches pour s’écarter du formalisme institué par George Lucas. Le scénario de « Rogue one » est une succession d’infractions délibérées aux codes « Star Wars ».
La première cible des scénaristes a d’abord été le manichéisme : on y découvre dès les premières minutes qu’il y a du bien dans le camp des méchants (le grand ingénieur à l’origine de l’Etoile de la Mort est en fait un gentil) et du mal dans le camp des gentils (le héros du film, capitaine de la Rébellion, tue de sang-froid un informateur dans les premières minutes du film). Les deux camps qui apparaissent jusque-là comme deux blocs unis se faisant la guerre apparaissent ici agités de luttes intestines : Vador, Tarkin et Krennic s’affrontent sur la manière d’utiliser l’Etoile de la Mort, et l’Alliance Rebelle est montrée divisée en différentes factions incapables de s’entendre réduites à agir de leurs propres initiatives. L’objectif est clair et il est parfaitement accompli : mettre de la complexité dans l’univers de « Star Wars ». Plus personne n’est tout blanc ou tout noir et ce flou moral inédit entourant les personnages les rend beaucoup plus réalistes, humains et donc nettement plus intéressants.
Autre exemple de transgression du mythe « Star Wars » : le personnage le plus héroïque (et le plus émouvant) n’est pas un Jedi. Il est dépourvu de la Force, et est donc réduit à l’invoquer de toutes ses forces par un mantra (déjà culte parmi les fans). Une manière pour les auteurs du film de montrer de manière puissant que la Force, cette astuce de scénario si pratique dans les épisodes, qui est moins un superpouvoir qu’une foi.
Que dire, enfin, de l’hécatombe finale ? Jamais un film « Star Wars » n’avait été aussi sombre. On reste sidérés par l’extrême brutalité du film envers ses personnages principaux – une telle chose semblait inimaginable depuis le rachat par Disney. Alors que se déroule cette fin inattendue, les personnages gagnent encore en héroïsme et le film se leste d’un poids épique et tragique très émouvant qui culmine en deux sommets : la fin de Jyn Erso et Cassian Andor – qu’on croirait directement reprise de « Melancholia » de Lars von Trier, et la scène de combat avec Dark Vador – d’une grande violence et si évocatrice de ce qu’est une révolte réprimée.
Une limite n’a cependant pas été (ou pas pu être ?) franchie, même si Gareth Edwards montre clairement à travers sa direction d’acteurs qu’il y pensait, puisqu’on peut lire beaucoup de désir dans les yeux de Jyn Erso et Cassian Andor dans leurs derniers instants…
Les transgressions existent aussi sur le plan formel : Gareth Edwards ne reproduit pas la mise en scène en plans fixes et les transitions « en volets » emblématique mais désuète pour « Rogue one ». Sa mise en scène, beaucoup plus nerveuse, est celle d’un film de guerre. Il faut là aussi reconnaitre que jamais un « Star Wars » n’avait eu d’aussi bonnes scènes d’action, qu’elles soient à terre ou dans l’espace.

Multiplier les références
                Si le film brise les codes du canon « Star Wars », il le fait avec un grand respect puisque « Rogue one » contient aussi une multitude de références, clins d’œil et autocitations à la saga. Certains sont purement gratuits, d’autres émouvants (l’apparition finale de la princesse Leia). La structure du film est en elle-même un hommage, puisqu’il s’agit encore de créer des climax en multipliant des actions simultanées comme dans tous les épisodes de « Star Wars ». Et au cœur de l’histoire se retrouve évidemment une relation père-fils – ou plutôt père-fille.
Seules fausses notes : l’ajout de l’humour sur ce film très sombre semble plaqué pour « faire ‘‘Star Wars’’ » », notamment avec le droïde K2, et la musique déroule sans convaincre des variations peu inspirées des thèmes originaux de John Williams. Confiée en catastrophe à Michael Giacchino, elle ne réussit pas à exister par elle-même et n’a guère d’autres points saillants que les moments où elle reprend à l’identique (mais brièvement) les thèmes immortels de la saga.
Au rayon des références, un point intéressant est le choix de Felicity Jones pour incarner l’héroïne du long-métrage. Son apparence évoque à plusieurs reprises, et notamment vers la fin du film, Luke Skywalker. Comme si Gareth Edwards rendait hommage au héros des premiers épisodes interprété par Mark Hamill avec l’héroïne de son propre long-métrage « Star Wars ».

Réellement audacieux ?
Spectaculaire, tragique, épique, et intelligent, « Rogue one » a donc tout d’un excellent blockbuster. Néanmoins, il convient de tempérer l’enthousiasme que l’on éprouve à son égard en se rappelant que l’audace que l’on reconnait au film n’existe en fait que si on le compare aux sept précédents « Star Wars »… Sans ce carcan préexistant duquel « Rogue one » s’est échappé, le film de Gareth Edwards n’apparaitrait certainement pas comme aussi novateur… Sauf sur un point : la résurrection numérique d’acteurs décédés – sur ce procédé d’ailleurs, le film est appelé à marquer un jalon dans l’histoire du cinéma.
Qu’il ne tienne pas debout tout seul est peut-être là le seul grand défaut du film. Ce n’en est pas moins un grand film de guerre, et une réussite surprenante au regard des rumeurs de difficultés de production qui étaient parvenues au cours de la fabrication du long-métrage. Il semble qu’il existe une version fantôme d’un autre « Rogue one », que l’on rêve forcément meilleur alors même que le film sorti sur les écrans est déjà excellent. La possibilité d’existence de cette version alternative de « Rogue one » le parera à n’en pas douter d’une aura mythique dans les années à venir…

On retiendra…
Gareth Edwards casse les codes et conventions du film « Star Wars » pour livrer un film beaucoup plus sombre, complexe et intelligent que les épisodes de la saga intergalactique, sans la bafouer pour autant.

On oubliera…
L’audace du long-métrage n’existe en fait que par rapport au référentiel très uniforme des précédents films de la saga « Star Wars ».


« Rogue one, a Star Wars story » de Gareth Edwards, avec Felicity Jones, Diego Luna, Ben Mendelsohn,…