jeudi 25 août 2016

Presque sans reproche (Star Trek sans limites)

Après avoir réalisé la spectaculaire remise à jour de la saga « Star Trek » avec « Star Trek » (2009) et « Star Trek into darkness » (2013), JJ Abrams, a essayé de faire de même avec « Star Wars VII, le réveil de la Force ». Il n’était donc plus disponible pour réaliser ce troisième volet des nouvelles aventures du capitaine Kirk et de M. Spock. « Star Trek sans limites » a donc été confié à Justin Lin, réalisateur de trois opus de la saga « Fast and furious ». Le film sort 50 ans après le début de la première série ayant donné naissance à l’univers « Star Trek » créé par Gene Roddenberry.


Continuité
L’annonce du recrutement de Justin Lin comme réalisateur à la place de JJ Abrams faisait plutôt peur. Mais l’on est rassuré dès les premières images : s’il n’est pas réalisateur, Abrams officie toujours comme producteur, et a semble-t-il imposé à Lin de reprendre les principes de la mise en scène qu’il a développé dans les deux précédents films de la saga.
Excepté les lens flares (dommage), on retrouve, avec soulagement tout d’abord, ce qui faisait l’excellence des opus d’Abrams. « Star Trek sans limites » s’inscrit ainsi dans leur exacte continuité : c'est coloré, intelligent, formidablement drôle, et mené à un rythme ébouriffant du début à la fin. La manière dont l'action est lancée puis relancée en permanence témoigne une fois de plus d'une virtuosité d'écriture hallucinante, portée par une mise en scène tout en mouvement qui sait ménager lisibilité, surprises (jeux d'échelle, de perspective et ruptures de tons abondent), « sense of wonder » (le graal de tout film de science-fiction, notamment avec cette ville-station qui donne le vertige) et réflexion. La photographie est magnifique, les couleurs sont éclatantes, l'utilisation du numérique (calquée comme tout le reste sur le travail d’Abrams) est extrêmement habile. On retrouve avec beaucoup de plaisir les acteurs très attachants incarnant l’équipage devenu emblématique de l’Enterprise – on voit qu'ils s'amusent autant que eux nous amusent –, on jubile d’écouter le thème « Star Trek » de Michael Giacchino (l’une des musiques les plus épiques jamais composées !).

La recette Bad Robot
Si le travail est donc très bien fait, qu’on est heureux que la santé de cette saga soit toujours aussi éclatante, l’absence de réelle nouveauté est quelque part regrettable. Justin Lin copie bien Abrams, mais n’a exactement son talent : le rythme en particulier est, comme je l’ai écrit, ébouriffant, mais pas autant que dans les deux opus d’Abrams. Et le fait que Lin copie une mise en scène amène à se demander ce qu’il apporte de personnel à ce film. Où est sa « patte » ? Il manque du coup un tout petit supplément d’âme à cet opus.
Un autre reproche, ou plutôt avertissement, peut aussi être adressé aux producteurs du film. Est-ce à cause de la présence de Simon Pegg au casting des deux sagas dans des rôles très similaires ? Se dessine en tout cas une certaine parenté dans le ton et l’écriture entre les sagas « Mission impossible » et « Star Trek » depuis leur reprise en main par Abrams et sa société de production Bad Robot. Se dirige-t-on vers une certaine standardisation « Bad Robot » des deux sagas ?

Hommage inédit
Ce film est cependant une très grande réussite, qui écrase par sa vivacité et son intelligence tous les blockbusters sortis cet été, qui aura donc été particulièrement mauvais en 2016. Surtout, il ménage un hommage historique, dans une scène d’une très grande force peut-être encore jamais vue ailleurs au cinéma. La reprise en main de la saga par Abrams s’est accompagnée d’une gestion hors du commun de la mythologie « Star Trek » : dans chaque nouveau film, les célébrations et renvois à la saga originale sont légions mais jamais pesants, puisque rigolos, subtils, et porteurs d’un double sens qui enrichissent considérablement la lecture et le ressenti de chaque film d’une densité historique et nostalgique. Pendant la pré-production de « Star Trek sans limites », l’interprète original de Spock, Leonard Nimoy, est décédé. Les scénaristes lui ont imaginé un hommage inédit avec cette scène où le « nouveau » Spock joué par Zachary Quinto verse une larme en l'honneur de l'acteur ayant joué Spock dans la saga originale... Voir un personnage (censément ne pas ressentir d’émotions) pleurer la mort de son interprète est sûrement la plus belle idée de cinéma de « Star Trek sans limites ».
Et c’est aussi avec une certaine émotion que l’on voit à l’écran la dernière apparition d’Anton Yelchin (bien qu’évidemment aucun hommage ne lui soit rendu en particulier dans ce film).

On retiendra…
Changement de réalisateur, mas toujours la même vitalité « abramsienne » : rythme, couleur, humour et intelligence, sense of wonder et sentiment épique.

On oubliera…
En reprenant – très bien – la manière d’Abrams, Justin Lin renonce aussi à donner une personnalité qui lui soit propre à son film.


« Star Trek sans limites » de Justin Lin, avec Chris Pine, Zachary Quinto, Simon Pegg,…

vendredi 29 juillet 2016

L'erreur de l'été (Independence day, résurgence)

« Independence day » avait marqué mon enfance. La vision de ces gigantesques vaisseaux extra-terrestres recouvrant les capitales de la Terre pour y déchaîner l’apocalypse était si terrifiante que je me souviens encore de la peur que j’avais éprouvée tout au long de sa projection. Si déjà à l’époque j’avais trouvé le film beaucoup trop long, puis en grandissant et rétrospectivement (sans l’avoir jamais revu), beaucoup trop à la gloire de l’Amérique pour que je puisse encore le considérer comme un grand film, il est resté dans ma mémoire… Que je le veuille ou non, « Independence day » est donc devenu une référence personnelle dans le champ du blockbuster ou du film de science-fiction.
Vingt ans après la sortie du film, Roland Emmerih, son réalisateur jadis au sommet de Hollywood et depuis « White house down » retombé dans ses limbes (son dernier film n’est même pas sorti au cinéma en France), réalise une suite à son film le plus  célèbre : « Independence day : résurgence ».


Cadeau empoisonné
Pour faire plaisir aux fans du premier film, à cette génération marquée par son visionnage, « Independence day 2 » fête lui-même l’anniversaire du premier film. Vingt ans séparent la sortie des deux films, vingt ans se sont donc écoulés entre les histoires racontées dans les deux films. Ainsi, dans « Independence day 2 », est célébrée la victoire obtenue à la fin d’« Independence day ». Or, si l’on s’attache à ces dates, regarder ce film ne vous donnera pas confiance dans l’avenir. En vingt ans, beaucoup de choses ont changé. En mal.
On se rend compte très rapidement que Roland Emmerich, devenu has been, n’a même pas essayé de se remettre sur la sellette avec cette suite qui semblait pourtant gagnée d’avance. La mise en scène est inexistante, d’une platitude absolue, sans aucune imagination. On attend désespérément qu’une émotion se dégage du film, qui ne soit pas l’ennui. Les scènes d’action ? Elles sont tellement mal filmées qu’elles sont illisibles et incompréhensibles. Les moments terrifiants du premier film (l’arrivée des vaisseaux sur Terre, la communication avec un extra-terrestre, l’entrée dans un de leur vaisseau) ? Ils sont reproduits à l’identique ici (quelle originalité…), mais en accéléré. Le film va en effet très vite, beaucoup trop vite, et jamais aucune pesanteur ne sera donnée à ce récit d’invasion extra-terrestre qui devrait faire ressentir à ses spectateurs la peur de la fin du monde. Non, « Independence day 2 » se perd dans des péripéties pitoyables d’incohérence.
Le film cherche à faire oublier son indigence scénaristique et sa pauvreté formelle derrière un humour tout sauf drôle très encombrant, trahissant complètement l’histoire qu’il voulait raconter et les émotions qu’il voulait véhiculer. Est-ce le signe d’une défaite avouée du réalisateur, qui face à la nullité de son film, a préféré se protéger derrière le paravent de l’humour et du « fun » ? Ou ce comique faisait-il partie dès le début du projet ? Auquel cas on comprend le refus de Will Smith de participer à cette suite. (Par contre, le mystère de la présence de Charlotte Gainsbourg au casting – dans un rôle ridicule – reste entier.)
Cette suite n’aurait jamais dû exister. Elle gâche le bon souvenir qu’on pouvait avoir du premier film. Pire, ce film est tellement raté et en même temps tellement patriote que je me suis senti insulté au cours de la projection. Qu’on puisse proposer à des gens un spectacle aussi pauvre sans rien leur donner d’autre que de la bêtise et de la propagande pro-Amérique a de quoi révolter.

On retiendra…
Un seul plan de cinq secondes, où un vaisseau envahit peu à peu l’écran, provoque une émotion.

On oubliera…
Une catastrophe générale qui cherche vainement à se protéger derrière un humour pas drôle. Un tel degré de nullité artistique fait de ce film une insulte au cinéma à grand spectacle et au film de science-fiction.

« Independence day : résurgence » de Roland Emmerich, avec Jeff Goldblum, Liam Hemsworth, Bill Pullman,…

jeudi 30 juin 2016

Une leçon d’humilité (The witch)

Si l’on a été sensible aux sirènes du marketing, c’est pour sa mise en scène que l’on s’est rendu à une projection de « The witch ». Ce premier film américain d’horreur et d’époque passé par Toronto, Sundance et Gérardmer a en effet été récompensé dans ces deux derniers festivals pour sa réalisation. Et c’est bien elle qui interpelle dès l’ouverture du film : les dialogues sont absents ou rares, les plans sont très soignés, bien découpés, la photographie grisâtre impose à elle seule une sensation de chape de plomb, on sent une volonté de refuser la facilité et de rechercher l’originalité. Mais quelque chose vient rapidement à clocher : le réalisateur n’attendra même pas cinq minutes avant de dégainer l’artillerie lourde. Celle qui, semble-t-il, a justement subjugué (ou plutôt berné) les jurys des festivals. De quelle artillerie parle-t-on ? Il s’agit d’effets de pure mise en scène « kubrickiens » (on revient là-dessus juste après), qui visent uniquement à faire peur, en ne recourant qu’à la force des paysages, au silence, et à la musique. Une telle entrée en matière est assez osée… et complètement ratée, puisque cet étalage de puissance qui parait injustifié et artificiel fait décrocher le spectateur du film au moment-même où celui-ci cherche à y entrer (on rappelle que dix minutes ne se sont pas encore écoulées). L’histoire n’a donc pas encore commencée que le spectateur a déjà deux intuitions : il n’aura jamais peur car la mise en scène, par ses airs de démonstration gratuite de maestria, lui rappelle constamment l’artificialité de ce qu’il regarde ; il devra subir la prétention d’un réalisateur qui semble ne pas se prendre pour n’importe qui, David Eggers.
Le reste du film ne sera qu’une confirmation de ces deux intuitions.


Dans la salle, personne ne vous entendra crier (et pour cause)
Le désinvestissement que j’ai éprouvé pour le film et son histoire était si grand que je me suis même demandé, dans cette histoire de sorcière conquérant peu à peu une famille de colons isolée en forêt de Nouvelle-Angleterre, quel était le but du Mal dans cette affaire. Pourquoi vouloir posséder des êtres aussi inintéressants (ces êtres étant les personnages principaux du film) ? La peur est donc absente, malgré cette succession de séquences qui semblent avoir été filmées avec le manuel du « Kubrick appliqué » : mise en scène froide et détachée, faite de plans à la belle composition géométrique, qui savent suggérer la menace par un usage du zoom lent, et qui sont même parfois accompagnés d’un chœur de voix déstructurées évoquant la folie et l’irrationnel (une copie conforme de la fameuse musique accompagnant les apparitions du monolithe dans « 2001 : l’odyssée de l’espace »).

La lévitation qui rabaisse tout
« The witch » est donc aussi passionnant et palpitant qu’une récitation de manuel. Ce qui pourrait à la limite produire un film peu inspiré mais efficace. Sauf que, emporté par son ego, David Eggers s’est cru l’auteur de ce qu’il récitait… D’où ce final hallucinant de prétention, sur lequel on ne peut pas ne pas revenir : alors qu’un noir prolongé à l’écran nous faisait faussement espérer que le film était terminé, la dernière séquence survient enfin. Elle montre l’héroïne du long-métrage échanger quelques mots avec le Diable (qui lui demande notamment et inexplicablement : aimes-tu le beurre ?, réplique instantanément culte mais qui ne se voulait pas drôle), puis s’enfoncer dans les bois et rejoindre un sabbat (ce qui ne sera pas un spoiler pour tous les spectateurs qui auront vu l’affiche du film). Le dernier plan la voit en proie à rire démoniaque et ridicule pendant qu’elle se met à léviter, dans un copié-collé de la mise en scène de « 2001 : l’odyssée de l’espace » (la séquence où l’astronaute contemple l’infini), avant de couper brutalement sur le carton « Ecrit et réalisé par David Eggers »… placé avant un autre carton expliquant que le film aurait des sources historiques (ce qui est complètement hypocrite) et suivi du générique final.
Une interprétation tirée par les cheveux mais séduisante serait de voir dans cette élévation finale de l’héroïne un portrait caché de David Eggers, éclatant d’un rire mégalomane, satisfait du travail accompli (il a trompé tout le monde) et en route vers le cercle céleste des démiurges. C’est dire à quel point la prétention du réalisateur transpire dans tous les plans du film et notamment cette fin risible…

« Du génie à l’arnaque : de l’héritage de Kubrick dans le cinéma contemporain »
Le seul intérêt de « The witch » est de fournir un contrepoint parfait à « The neon demon » de Nicolas Winding Refn, puisque le hasard des sorties les font arriver dans les salles presque la même semaine. L’occasion de comparer à travers deux films la postérité de l’œuvre de Kubrick dans le cinéma (d’horreur) contemporain, puisque Eggers comme Refn y puisent l’essentiel de leur inspiration – mais avec un talent infiniment différent.

On retiendra…
Une volonté de départ louable : un film d’horreur qui ferait peur par ses ambiances et ses silences,  loin des surenchères d’effets à tendance gore du tout-venant.

On oubliera…
Une mise en scène d’une prétention sans nom qui transforme le film en mécanique tournant à vide passées les cinq premières minutes. Une arnaque.


« The witch » de David Eggers, avec Anya Taylor Joy, Ralph Ineson, Kate Dickie,…

jeudi 9 juin 2016

Artificiel (The neon demon)

Un déluge de paillettes et de diamants. C’est sur ces magnifiques images savamment composées tirant vers l’expérimental et le cinéma de Kubrick (la cascade de sang de « Shining », la fin hallucinée de « 2001 ») que débutent le nouveau long-métrage du danois Nicolas Winding Refn. Son titre très inspiré, « The neon demon », résume à lui-seul le sujet du film : le culte et le vice de la beauté. Naturelle ou artificielle, spontanée ou mise en scène, innocente ou calculée, mais irréductiblement éphémère, la beauté est donc à l’étude dans cette histoire racontant l’ascension d’une jeune modèle (Elle Fanning) dans le mannequinat à Los Angeles.


Plein la vue
C’est avec un plaisir manifeste que NWR (comme on l’appelle, et comme il signe désormais ses films) a mis en scène cette histoire d’apparence avec une réalisation tout en artifices. Refn fait étalage de son art dans la composition des plans et leur montage, pour produire des images fascinantes impactant la rétine et impressionnant l’esprit, en reprenant les techniques visuelles de Kubrick (« 2001 : l’odyssée de l’espace », la référence suprême de NWR qui transpire dans tous les plans). Et ça marche. Le film est une fête visuelle et une démonstration permanente de puissance. Pendant toute la projection, on ne fait que contempler les images et se dire « il est trop fort » ou « c’est génial ».
Ce qui peut en agacer certains, irrités d’être pris ainsi de haut par cet hypercontrôle de NWR. A vrai dire, le film a du mal à maintenir sur sa durée le même régime de fascination qu’au début, et la mise en scène finit par ne plus avoir d’autre justification qu’un pur esthétisme (c’est beau, mais ça ne raconte rien). Comme si tout à son contrôle, NWR s’était rigidifié dans un exercice de style immuable.
Or ce basculement n’est qu’une marque supplémentaire de la maîtrise de Refn puisque cette impression de gratuité de l’esthétisme, ce rejet qui opère dans l’esprit du spectateur pour les effets visuels, les artifices de la mise en scène est concomitant, dans l’intrigue du film, au moment où la vanité puis l’horreur qui se cachent derrière la beauté sont révélées. NWR a en fait poussé la logique jusqu’au bout : faire un film aussi beau, vain et sordide que son sujet. Il ménagera même à ce propos une surprise finale dont on ne s’est pas encore remis…

Auto-analyse
« Only God forgives » pouvait se lire comme une réponse aux critiques faites à « Drive » : NWR y amochait Ryan Gosling, le beau gosse mutique de « Drive ». Dans « The neon demon », NWR s’adresse directement à ses détracteurs. Son cinéma produit des images si puissantes qu’il lui a souvent été reproché de ne reposer que sur cette puissance visuelle. Or, « The neon  demon » semble avoir été précisément pensé et réalisé pour donner totalement raison à cette critique. Mais moins qu’une réponse ironique à ses contempteurs, il faut plutôt voir en « The neon demon » une analyse du cinéma de NWR par lui-même, où Refn étudie la vanité de sa réalisation. Un mouvement d’auto-réflexion que les grands réalisateurs contemporains de la puissance visuelle n’ont pas encore esquissé (Nolan, Villeneuve, Malick).
Réflexion sur la fascination exercée par le cinéma et l’art en général et sur la propre mise en scène du réalisateur, avec une logique jusqu’au-boutiste dans son esthétique admirable et audacieuse, « The neon demon » est un nouveau chef-d’œuvre dans la filmographie en constante progression de Nicolas Winding Refn.

On retiendra…
La puissance visuelle hors norme du film, qui impressionne de bout en bout. Les résonances multiples de l’œuvre avec son sujet et ses critiques, qui en font un film véritablement moderne. Le retour d’Elle Fanning.

On oubliera…
L’intensité du film décroit quelque peu au mitan de la projection, les effets de style ne se renouvelant pas.


« The neon demon » de Nicolas Winding Refn, avec Elle Fanning, Jena Malone,…

mardi 7 juin 2016

Un sous-Seigneur des anneaux (Warcraft, le commencement)

Entre les jeux-vidéo et le cinéma, les liaisons sont nombreuses mais jamais fructueuses. Les jeux-vidéo adaptés de films comme les films adaptés de jeux-vidéo sont très souvent des déceptions, voire des ratés sans nom. Ce « genre » cinématographique de l’adaptation du jeu-vidéo attend toujours son chef-d’œuvre (ou, pour être moins ambitieux, son premier très bon film). A l’annonce de l’adaptation de l’univers jeu-vidéoludique « Warcraft » sur grand écran, la méfiance était donc de mise. A l’annonce que le projet était confié à Duncan Jones, le réalisateur novice mais prometteur de l’inspiré « Moon », l’espoir a succédé à la méfiance.


Dialogues ridicules
Espoir qui a été déçu dès les premières minutes du film. La première scène (un dialogue entre un père et une mère orc) annonce la couleur : les dialogues sont consternants. C’est qu’ils ont une lourde mission : l’exposition des personnages comme l’explication de l’univers de « Warcraft » sont censés passer par ces dialogues. Ce qui donne des dialogues ou abscons (plein de termes propres à l’univers de « Warcraft » que le néophyte ne comprend pas) ou totalement antinaturels (lorsqu’on sent qu’un personnage s’adresse moins à ses interlocuteurs qu’au spectateur). Dans les deux cas, on sourit devant tant de maladresse…
Exposer un univers n’est jamais un problème simple. Louable intention : Duncan Jones a voulu plonger ses spectateurs dans l’action dès le départ – l’invasion commence ainsi dès le début du film – en leur livrant les clés de compréhension de l’histoire au fur et à mesure de son déroulement. Le tout sans céder à la facilité qu’est la voix-off s’adressant aux spectateurs. Dommage pour lui, l’histoire qu’il doit raconter n’est pas une quête initiatique, et il n’a pas assez confiance en sa mise en scène pour que celle-ci délivre des clés à la place des dialogues. Ou, plus vraisemblablement, les producteurs n’ont pas permis à Duncan Jones de faire jouer l’intelligence de ces spectateurs, lui qui a réalisé deux films, « Moon » et « Source code », reposant sur un mystère à résoudre par les spectateurs.

Visuellement ridicule
S’il n’y a rien à écouter (la musique n’étant pas plus inspirée que les dialogues, sans être pour autant déshonorable), qu’y a-t-il à regarder ? Là encore, il faut se retenir pour ne pas noircir le tableau. Louable intention (bis) : la direction artistique s’inspire de celle du jeu-vidéo, qui visuellement tirait vers le cartoon. Sauf que ce choix n’est pas du tout au diapason de la mise en scène du film, qui ne décroche qu’à de rares moments du premier degré, et n’a donc pas la fantaisie qui s’exprime dans les costumes et les décors. Ce décalage a des effets ridicules, comme ces armes et armures qui sont, comme dans le jeu, surdimensionnées, mais portées sans effort supplémentaire eut égard à leur poids par les acteurs du film.
 Le film ne lutte pas non plus avec suffisamment de conviction contre sa parenté avec « Le seigneur des anneaux ». Pour faire court, l’impression générale en regardant « Warcraft » est celle d’un sous-« Seigneur des anneaux » : tout ce que le film montre a déjà été vu, en beaucoup mieux, dans la trilogie de Peter Jackson. La comparaison est fatale.
Avec de tels défauts, il ne reste plus qu’une chose qui puisse redresser le niveau du film : ses acteurs. Las ! Il n’y aura aucun secours à chercher de ce côté-là, aucun des acteurs du casting ne réussissant à exprimer une émotion complexe. Le ridicule règne, du capitaine de l’armée qui, par un mystère qu’on n’explique pas, ressemble physiquement à DiCaprio dans « The revenant » – mais sans que l’interprétation hallucinée ne suivre) au couple royal aussi charismatique qu’une motte de beurre fondue. Le comble du ridicule est atteint lors de l’intrigue sentimentale (heureusement peu mise en avant) entre le capitaine de l’armée humaine et la femme demi-orc.

Un potentiel mal exploité
             Il y a bien quelques atouts (en-dehors de ce que j’ai dit sur le visuel, la photographie est très belle, le scénario ménage une péripétie à la fin dramatiquement très forte, les effets spéciaux savent impressionner, le scénario aborde des thématiques intelligentes), mais quand on fait les comptes, il n’y a quand même pas grand-chose à sauver de ce « Warcraft : le commencement ». Pour nous achever, comme son titre l’indique, le film n’est que « le commencement » de l’histoire, et n’a donc pas de fin : la mode des blockbusters se voulant épisodes de saga au long cours est de plus en plus répandue et frustrante.
Pour terminer sur une note plus positive, on sent quand même derrière « Warcraft : le commencement » le potentiel pour faire un bien meilleur film. Si des choix artistiques plus audacieux et cohérents étaient pris dans l’éventuelle suite, la malédiction des adaptations de jeux-vidéo au cinéma pourrait enfin prendre fin. Ce qui fait que l’on est malgré tout curieux de voir une suite.

On retiendra…
Spectaculaire. La photographie, lumineuse.

On oubliera…
Un ridicule (plus ou moins léger) qui s’exprime aussi bien dans les dialogues que dans la direction artistique. L’impression permanente de voir un sous-« Seigneur des anneaux ».


« Warcraft : le commencement » de Duncan Jones, avec Travis Fimmel, Paula Patton, Toby Kebbell,…

samedi 14 mai 2016

Woody Allen : what else ? (Café society)

Qu’a donc de particulier le Woody Allen millésime 2016, « Café society » ? Qu’il ouvre le 69ème festival de Cannes ? Pas vraiment : c’est la troisième fois que l’une des œuvres du réalisateur donne le coup d’envoi des projections à Cannes (pour l’ouverture d’un festival de cinéma, Woody Allen est peut-être la seule et unique valeur refuge). On citera donc plutôt le changement de chef opérateur : Darius Khondji a laissé place à Vittorio Storaro. Un remplacement qui peut paraître anecdotique – et en effet, Storaro reproduit des ambiances et des lumières très similaires à celles de Khondji – mais a en fait son importance. S’il y a en effet une chose qui surprend un peu dans ce nouveau film de Woody Allen, ce sont les mouvements de caméra, plus nombreux qu’à l’ordinaire (l’ordinaire consistant surtout en plans fixes). Faut-il voir, derrière ce champ inhabituellement mobile, les prémisses d’une future évolution de la réalisation de Woody Allen ? On le saura l’année prochaine.


Problématique constance
Pour le reste, « Café society » déroule, sur une histoire de triangle amoureux, un programme assez convenu, parfois même un peu ennuyeux – ce film-ci est un peu moins drôle que la moyenne. Il y a certes une nouvelle venue, Kristen Stewart, mais elle s’est si bien intégrée à l’univers du cinéaste qu’elle ne fait rien déborder de ce qui, pour le spectateur, ressemble à une routine. Une routine évidemment plutôt virtuose… mais toutes les qualités du film (interprétations impeccables, lumière magnifique, coups de théâtre habilement ménagés) ne sauront pas faire départir le sentiment de déjà-vu qui imprègne l’œuvre, et diminue grandement l’émotion qu’il entendait susciter. La dernière partie du film, sur les années enfuies, le passé perdu et les regrets de jeunesse, vise à la mélancolie, mais la force de ce sentiment est diminuée par l’absence manifeste de toute trace de passage du temps sur les visages des acteurs Jesse Eisenberg et Kristen Stewart, qui restent éternellement jeunes. C’est peut-être le seul défaut de réalisation du film (récurrent dans le cinéma de Woody Allen) mais il n’y a rien, de l’autre côté de la balance, rien qui puisse motiver un quelconque enthousiasme.
« Café society » n’est donc pas un événement dans la filmographie décidément trop constante du cinéaste new-yorkais. Mais il annonce quand même une possible évolution de la manière de filmer du cinéaste – évolution que l’on sera donc curieux d’observer.

On retiendra…
La virtuosité habituelle du cinéaste, qui filme ici avec une caméra plus mobile qu’à l’ordinaire.

On oubliera…
La virtuosité habituelle du cinéaste, qui, délivrée chaque année, et ce depuis quarante ans, peut aujourd’hui ennuyer.


« Café society » de Woody Allen, avec Jesse Eisenberg, Kristen Stewart, Steve Carrell,…

samedi 23 avril 2016

The migrant (Desierto)

Contrairement à ce que le marketing veut nous faire croire (« Par les créateurs de Gravity » promet l’affiche du film), il ne s’agit pas d’un film d’Alfonso Cuarón – mais de son fils, Jonas. « Desierto » est son deuxième film et ressemble effectivement, par son scénario, à « Gravity » : comme ce dernier, c’est un « survival » dans un désert (la frontière américano-mexicaine) où un personnage principal, interprété par (l’incontournable) Gael Garcia Bernal, fera tout pour rentrer chez lui. Au cours de la traversée illégale de la frontière, lui et son groupe de migrants mexicains sont pris littéralement en chasse par un américain xénophobe et son chien…


La difficulté du dosage
Après quelques beaux plans d’ouverture, où l’aridité des décors filmés comme des aplats de couleur rend quasiment abstrait les premières images du film, « Desierto » déçoit assez rapidement. Le film en dit à la fois trop et pas assez sur ces personnages. D’un côté les migrants sont caractérisés à gros traits, au moyen de quelques astuces de mise en scène sursignifiantes (le nounours de Gael Garcia Bernal) qui peinent à les faire exister autrement que comme des fonctions du scénario. De l’autre le méchant du film, l’américain chasseur, est bien peu mystérieux. Montré au spectateur dès le début du film, il est trop visible pour être terrorisant. Ses actes le sont, bien évidemment, mais parce qu’elle ne cache pas ce personnage, le mise en scène « omnisciente » du film ne fait pas vraiment peur. (La réalisation, si elle était restée collée au point de vue de Gael Garcia Bernal, aurait sûrement été plus forte dans ses effets.) De plus, Jonas Cuaron ne résiste pas à faire un peu de psychologie et d’expliquer au spectateur ce personnage du chasseur. C’est encore une erreur de dosage : ces explications empêchent le personnage de devenir une figure terrifiante d’abstraction, et en même temps ne suffisent pas à faire comprendre au spectateur les actes du chasseur…
« Desierto » pâtit en fait d’une trop grande ambition. Comme Alfonso Cuarón ou Iñárritu,  le réalisateur a voulu hisser un film de genre (le film de survie) à une dimension supérieure plus noble, à la fois mythique (on découvre ébahi dans le générique de fin que le personnage principal s’appelle… Moïse) et politique (le sujet des migrants). Sauf qu’il échoue à la fois à faire un bon « survival » et une métaphore signifiante de l’horreur de la migration. « Desierto » se retrouve coincé pile entre ses deux volontés.
Reste une poursuite finale autour d’un rocher assez drôle par son minimalisme. Mais le film s’abimera une dernière fois dans une fin agaçante par sa fausse moralité (identique à celle de « The revenant », à ceci près que Gael Garcia Bernal est à des millénaires de la folie montrée par DiCaprio dans le dernier plan du film d’Iñárritu). Jonas Cuarón, s’il ne manque pas d’ambition, a donc encore du chemin à faire avant de se rapprocher de son modèle paternel.

On retiendra…
Le désert et son silence est un formidable décor qui a su être exploité dans quelques beaux plans. Une course-poursuite finale minimaliste.

On oubliera…
A cause de mauvais choix de mise en scène et d’écriture, le film passe complètement à côté de ses ambitions métaphorico-politiques.


« Desierto » de Jonas Cuaron, avec Gael Garcia Bernal, Jeffrey Dean Morgan,…