jeudi 12 janvier 2017

Complexe d’infériorité (Assassin’s creed)

Jamais une adaptation de jeu vidéo, genre cinématographique maudit (ce genre n’a toujours pas connu de chef-d’œuvre en trente ans d’existence), n’avait été réalisée avec des moyens aussi prestigieux. Tous les grands noms attachés au projet sont issus du cinéma d’auteur : le trio Michael Fassbender, Marion Cotillard et Justin Kurzel (réalisateur), déjà à l’œuvre sur « Macbeth » en 2015, mais aussi Ariane Labed, Charlotte Rampling, Jeremy Irons, Denis Ménochet… C’est aussi la première fois qu’un éditeur de jeux vidéo, ici le français Ubisoft, produit directement l’adaptation d’une de ses œuvres. Les attentes étaient donc grandes autour de ce film capable de marquer l’histoire du rapprochement jeu vidéo et cinéma.


Action et réflexion
                Autour du personnage joué par un Michael Fassbender très investi (tout autant qu’il l’était pour jouer Macbeth), « Assassin’s creed » court sur deux lignes temporelles : un futur quasi totalitaire et l’année 1492 en Espagne, à Séville. Pour lier ces deux époques, une histoire complexe de recherche d’un artefact par deux entités concurrentes, les Assassins et les Templiers. L’artefact en question, une pomme, permettrait de prendre le contrôle du libre arbitre de l’humanité (rien que ça).
Le fil narratif situé lors de l’Inquisition espagnole est la partie « action » du film. C’est elle qui vaut le détour : une course-poursuite trépidante qui en met plein la vue, filmée avec un mélange d’accélérations et de ralentis qui évoquerait un mélange inédit de « Jason Bourne » et « Matrix » en plein Moyen-Age. C’est impressionnant et spectaculaire, et suffisamment novateur dans sa manière de représenter l’action pour retenir l’attention.

Excès d’ambition
Malheureusement, les auteurs du film n’ont pas su se contenter de ce pur film d’action. L’autre fil narratif, celui situé dans le futur, est une sorte de thriller ésotérique qui veut proposer une réflexion sur le contrôle et la liberté. Le sujet n’est pas idiot, cependant il est brouillé par la surcharge d’effets de mise en scène qui avaient leur sens dans la partie « action » mais créent ici une sophistication inutile, au point de transformer son sujet en objet de ridicule. (Il est d’ailleurs drôle de constater que la même question avait déjà été abordée dans « Star Trek sans limites » cette année, mais avec une conclusion opposée.) Le problème est aussi que cette partie, nettement moins convaincante, se révèle être la plus importante en terme de narration : il n’est donc pas possible de la négliger.
C’est comme si le film voulait absolument être intelligent. Le complexe d’infériorité du jeu vidéo aurait-il encore frappé ? Les auteurs du long-métrage ont semble-t-il eu peur que le film, parce qu’il est une adaptation d’un jeu vidéo, soit considérée comme abrutissante. L’ambition philosophique d’ « Assassin’s creed » a tout d’une réponse disproportionnée aux préjugés qui courent encore aujourd’hui sur la bêtise des jeux vidéo.
« Assassin’s creed » est donc cet objet étrange, inabouti malgré ses efforts déployés tant à la mise en scène qu’à l’interprétation et à la direction artistique. Un formidable film d’action hélas boursouflé de réflexions mal présentées et articulées. L’adaptation vidéoludique au cinéma attend encore son chef-d’œuvre.

On retiendra…
Des scènes d’action d’une rare intensité. Michael Fassbender, toujours héroïque dans ses interprétations.

On oubliera…
Les ambitions philosophiques ridiculisent ce film d’action qui s’est rêvé plus grand qu’il ne l’était.


« Assassin’s creed » de Justin Kurzel, avec Michael Fassbender, Marion Cotillard, Ariane Labed,…

dimanche 8 janvier 2017

Péri-épisode (Rogue one, a Star Wars story)

L’année passée, le retour si phénoménalement attendu de la saga « Star Wars » au cinéma avait ravi et déçu à la fois. Dans « Le Réveil de la Force », JJ Abrams avait brillamment ressuscité l’esprit de la trilogie originelle, mais pour un résultat finalement très conservateur (au regard par exemple de ce qu’il avait fait avec « Star Trek »).
Maintenant qu’est sorti « Rogue one », premier film à ne pas être un épisode chiffré de la saga « Star Wars », la stratégie de Disney se révèle très claire : perpétuer le « canon » du film « Star Wars » à travers les épisodes, pour mieux s’en écarter dans les films « hors épisode ». Stratégie inédite et surtout imparable, puisqu’elle contente tout le monde. Elle est en tout cas formidablement payante, si on la juge après la sortie de ces deux premiers « Star Wars » de l’ère Disney.


Briser les codes
« Rogue one » est en effet aussi réussi que « Le Réveil de la Force » mais pour des raisons symétriquement opposées, puisque « Rogue one » transgresse et retourne les codes du film « Star Wars », tout en leur rendant hommage. Contrairement à Abrams, il semble qu’Edwards ait eu les coudées franches pour s’écarter du formalisme institué par George Lucas. Le scénario de « Rogue one » est une succession d’infractions délibérées aux codes « Star Wars ».
La première cible des scénaristes a d’abord été le manichéisme : on y découvre dès les premières minutes qu’il y a du bien dans le camp des méchants (le grand ingénieur à l’origine de l’Etoile de la Mort est en fait un gentil) et du mal dans le camp des gentils (le héros du film, capitaine de la Rébellion, tue de sang-froid un informateur dans les premières minutes du film). Les deux camps qui apparaissent jusque-là comme deux blocs unis se faisant la guerre apparaissent ici agités de luttes intestines : Vador, Tarkin et Krennic s’affrontent sur la manière d’utiliser l’Etoile de la Mort, et l’Alliance Rebelle est montrée divisée en différentes factions incapables de s’entendre réduites à agir de leurs propres initiatives. L’objectif est clair et il est parfaitement accompli : mettre de la complexité dans l’univers de « Star Wars ». Plus personne n’est tout blanc ou tout noir et ce flou moral inédit entourant les personnages les rend beaucoup plus réalistes, humains et donc nettement plus intéressants.
Autre exemple de transgression du mythe « Star Wars » : le personnage le plus héroïque (et le plus émouvant) n’est pas un Jedi. Il est dépourvu de la Force, et est donc réduit à l’invoquer de toutes ses forces par un mantra (déjà culte parmi les fans). Une manière pour les auteurs du film de montrer de manière puissant que la Force, cette astuce de scénario si pratique dans les épisodes, qui est moins un superpouvoir qu’une foi.
Que dire, enfin, de l’hécatombe finale ? Jamais un film « Star Wars » n’avait été aussi sombre. On reste sidérés par l’extrême brutalité du film envers ses personnages principaux – une telle chose semblait inimaginable depuis le rachat par Disney. Alors que se déroule cette fin inattendue, les personnages gagnent encore en héroïsme et le film se leste d’un poids épique et tragique très émouvant qui culmine en deux sommets : la fin de Jyn Erso et Cassian Andor – qu’on croirait directement reprise de « Melancholia » de Lars von Trier, et la scène de combat avec Dark Vador – d’une grande violence et si évocatrice de ce qu’est une révolte réprimée.
Une limite n’a cependant pas été (ou pas pu être ?) franchie, même si Gareth Edwards montre clairement à travers sa direction d’acteurs qu’il y pensait, puisqu’on peut lire beaucoup de désir dans les yeux de Jyn Erso et Cassian Andor dans leurs derniers instants…
Les transgressions existent aussi sur le plan formel : Gareth Edwards ne reproduit pas la mise en scène en plans fixes et les transitions « en volets » emblématique mais désuète pour « Rogue one ». Sa mise en scène, beaucoup plus nerveuse, est celle d’un film de guerre. Il faut là aussi reconnaitre que jamais un « Star Wars » n’avait eu d’aussi bonnes scènes d’action, qu’elles soient à terre ou dans l’espace.

Multiplier les références
                Si le film brise les codes du canon « Star Wars », il le fait avec un grand respect puisque « Rogue one » contient aussi une multitude de références, clins d’œil et autocitations à la saga. Certains sont purement gratuits, d’autres émouvants (l’apparition finale de la princesse Leia). La structure du film est en elle-même un hommage, puisqu’il s’agit encore de créer des climax en multipliant des actions simultanées comme dans tous les épisodes de « Star Wars ». Et au cœur de l’histoire se retrouve évidemment une relation père-fils – ou plutôt père-fille.
Seules fausses notes : l’ajout de l’humour sur ce film très sombre semble plaqué pour « faire ‘‘Star Wars’’ » », notamment avec le droïde K2, et la musique déroule sans convaincre des variations peu inspirées des thèmes originaux de John Williams. Confiée en catastrophe à Michael Giacchino, elle ne réussit pas à exister par elle-même et n’a guère d’autres points saillants que les moments où elle reprend à l’identique (mais brièvement) les thèmes immortels de la saga.
Au rayon des références, un point intéressant est le choix de Felicity Jones pour incarner l’héroïne du long-métrage. Son apparence évoque à plusieurs reprises, et notamment vers la fin du film, Luke Skywalker. Comme si Gareth Edwards rendait hommage au héros des premiers épisodes interprété par Mark Hamill avec l’héroïne de son propre long-métrage « Star Wars ».

Réellement audacieux ?
Spectaculaire, tragique, épique, et intelligent, « Rogue one » a donc tout d’un excellent blockbuster. Néanmoins, il convient de tempérer l’enthousiasme que l’on éprouve à son égard en se rappelant que l’audace que l’on reconnait au film n’existe en fait que si on le compare aux sept précédents « Star Wars »… Sans ce carcan préexistant duquel « Rogue one » s’est échappé, le film de Gareth Edwards n’apparaitrait certainement pas comme aussi novateur… Sauf sur un point : la résurrection numérique d’acteurs décédés – sur ce procédé d’ailleurs, le film est appelé à marquer un jalon dans l’histoire du cinéma.
Qu’il ne tienne pas debout tout seul est peut-être là le seul grand défaut du film. Ce n’en est pas moins un grand film de guerre, et une réussite surprenante au regard des rumeurs de difficultés de production qui étaient parvenues au cours de la fabrication du long-métrage. Il semble qu’il existe une version fantôme d’un autre « Rogue one », que l’on rêve forcément meilleur alors même que le film sorti sur les écrans est déjà excellent. La possibilité d’existence de cette version alternative de « Rogue one » le parera à n’en pas douter d’une aura mythique dans les années à venir…

On retiendra…
Gareth Edwards casse les codes et conventions du film « Star Wars » pour livrer un film beaucoup plus sombre, complexe et intelligent que les épisodes de la saga intergalactique, sans la bafouer pour autant.

On oubliera…
L’audace du long-métrage n’existe en fait que par rapport au référentiel très uniforme des précédents films de la saga « Star Wars ».


« Rogue one, a Star Wars story » de Gareth Edwards, avec Felicity Jones, Diego Luna, Ben Mendelsohn,…

dimanche 11 décembre 2016

Circonstances spéciales (Premier contact)

Depuis le très beau « Incendies » en 2010, les portes de Hollywood se sont ouvertes à Denis Villeneuve. Depuis, le réalisateur québécois y a enchaîné trois chefs-d’œuvre dans autant de genre différents (le thriller « Prisoners », le fantastique et très dérangeant « Enemy », le film policier « Sicario ») et aborde en 2016 la science-fiction avec « Premier contact », sa première incursion dans le genre (avant « Blade runner 2049 »).


Un neuf premier contact
De « Rencontre du troisième type » à « Contact » (pour ne citer que deux films au titre particulièrement explicite), combien de fois l’histoire du premier contact de l’humanité avec une intelligence extra-terrestre a-t-elle déjà été racontée au cinéma ? Pourtant, « Premier contact » apparait bien comme le premier, tant le film semble totalement neuf. C’est que son scénario est adapté d’une novella très réputée de Ted Chiang, « L’histoire de ta vie », à l’intelligence extraordinaire. Complexe, subtil, riche, ce scénario est une merveille, que Denis Villeneuve met en scène avec l’efficacité kubrickienne qu’on lui connait. Le scénario comprenant un jeu sur la temporalité, c’est même à Christopher Nolan que l’on pense en regardant « Premier contact » – ces deux auteurs se retrouvent sur leur admiration évidente pour « 2001 : l’odyssée de l’espace »… Ici, Villleneuve réutilise le silence, le jeu sur les perspectives, et le minimalisme conceptuel du Monolithe de Kubrick pour accroitre l’intensité dramatique de cette rencontre de l’homme avec l’extra-terrestre.
Il nous fait s’identifier avec une si grande force au personnage principal de la linguiste jouée par Amy Adams que l’on ressent comme rarement auparavant cette peur immense face à l’incompréhensible, l’inconcevable que sont les extra-terrestres. La peur est si grande que sa mission – établir un contact avec eux – nous parait même complètement impossible tout d’abord. Jusqu’à ce que le personnage d’Amy Adams ait l’idée de leur apprendre la langue (l’anglais). Ce sera ensuite tout le sujet du film que d’expliquer la complexité et les limites de la compréhension d’une langue, avec un souci et une rigueur unique pour un film de SF, qui balaie d’habitude systématiquement cette question de la barrière de la langue…

Twist
Mais ce n’est pas là la seule richesse de « Premier contact », qui comporte aussi tout une construction scénaristique et de montage qui se clôt par un twist d’une force à vous mettre les larmes aux yeux, révélé vers la fin du film. C’est très beau et émouvant. La seule chose que l’on peut d’ailleurs regretter de ce film, c’est la manière dont ce twist est un peu surexpliqué à la toute fin. Le réalisateur étale sa révélation du twist en une succession de micro-suspenses inutiles, le schéma global ayant déjà été saisi par le spectateur. Les seuls spectateurs sur qui ces micro-suspenses pourraient fonctionner sont malheureusement ceux déjà perdus à ce moment par le scénario du film,  et avec lesquels le réalisateur semble donc du coup bien cruel…
« Premier contact » est le plus beau film de science-fiction de l’année. C’est avec plus de sérénité et d’espoir que l’on attendra donc la sortie l’année prochaine de « Blade runner 2049 » !

On retiendra…
Le scénario formidable d’intelligence et la mise en scène toujours aussi puissante de Villeneuve, plus un twist final très émouvant.

On oubliera…
Denis Villeneuve surplombe ses spectateurs au moment de révéler son twist.


« Premier contact » de Denis Villeneuve, avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker,… 

samedi 3 décembre 2016

Excessivement réel (Ma’Rosa)

Brillante Mendoza est un cinéaste à méthode. Avec « Ma’Rosa », son quatorzième film en 11 ans (!), le cinéaste philippin reproduit une fois de plus sa mise en scène percutante de réalisme, pour raconter les déboires d’une famille vivant dans un bidonville de Manille. Et c’est toujours aussi impressionnant.
Sélectionné et même récompensé à Cannes (Prix d’interprétation féminine pour Jaclyn Jose, une des bizarreries du palmarès de l’édition 2016), « Ma’Rosa » confirme que Mendoza a renoué avec l’inspiration, lui qui a traversé un relatif passage à vide depuis « Captive » en 2012 (s’essayant notamment, avec un résultat calamiteux, au film d’horreur avec « Sapi » – jamais distribué en salles en France, et avec raison).


La méthode Mendoza
La méthode de Brillante Mendoza est irrésistiblement efficace. Son cinéma semble filmé « en direct », pris sur le vif, non dirigé, très proche du documentaire. Faits de plans-séquences tournés au plus près des personnages que l’on suit dans le moindre de leurs déplacements (ce pourrait presque être une narration « en temps réel »), son cinéma  est formidable d’immersion.
Le film est donc déjà très frappant pour sa mise en scène – même si celle-ci n’est pas nouvelle ou renouvelée, elle n’en est pas moins l’une des plus saisissantes qui soient. Mais il est aussi frappant par le portrait terrible qu’il dresse de son pays : une société très pauvre où la corruption est généralisée (la découverte de l’étendue de la corruption est d’ailleurs l’un des plus gros chocs ménagés par le scénario du film, implacable), où tous les rapports sont gangrenés par l’argent (le grand sujet de Mendoza). La vie de Ma’Rosa, l’héroïne du film, semble un parcours du combattant permanent – le suivre sur une journée est déjà épuisant pour le spectateur… Même le climat est hostile, puisque tout le film se déroule sous une tempête de pluie.
Toute la misère du monde semble donc concentrée dans ce film, presque comme s’il en faisait le catalogue. Ça pourrait paraître « trop », ça pourrait paraître racoleur comme si Mendoza faisait un spectacle de la misère de son pays… Mais non : sa mise en scène est tellement vive et immersive, que pendant le film on ne se pose aucune question tant on est happé par ce qu’il se passe, tant on y croit. C’est par ces accumulations folles que Mendoza produit cette impression si forte de réel. Et plus cette impression est forte, plus sa dénonciation est efficace.
« Ma’Rosa » est donc un film à qui l’excès réussit. Bonne nouvelle : Brillante Mendoza est bel et bien de retour, et n’a rien perdu de sa vigueur.

On retiendra…
La mise en scène ultra-réaliste qui produit une sensation d’immersion comme on n’en voit que très rarement...

On oubliera…
Ce cauchemar quasi permanent est une épreuve pour le spectateur.


« Ma’ Rosa » de Brillante Mendoza, avec Jaclyn Jose, Julio Diaz,…

mardi 8 novembre 2016

De battre mon cœur s’est arrêté (Réparer les vivants)

Le roman est extraordinaire, un texte d’une force et d’une beauté inouïes. Les si magnifiques phrases de Maylis de Kerangal ont d’ailleurs été déclamées sur scène dans deux mises en scène différentes [1]. A leur suite, Katell Quillévéré, auteur de l’excellent « Suzanne », s’est donc à son tour lancée dans l’aventure de ce texte, paru en 2013. Mais au cinéma le travail d’adaptation doit être beaucoup plus prononcé qu’au théâtre, puisqu’il n’est pas possible de simplement lire les phrases écrites par Maylis de Kerangal, narrant si puissamment cette épopée, celle de la transplantation d’un cœur, du corps d’un jeune homme donneur à celui d’une femme plus âgée receveuse.


Documentaire
Privée de cette narration littéraire, Katell Quillevéré s’est appuyée sur deux forces du médium cinéma : sa puissance documentaire et sa puissance onirique. Au passage, que le film soit privé de la narration du roman, cela a aussi pour conséquence que cette œuvre se retrouve presque entièrement dépourvue d’humour – et c’est d’ailleurs sûrement ce qui tranche le plus lorsqu’on compare l’impression laissée par le film à celles laissées par le roman ou les pièces de théâtre.
La puissance documentaire, donc : l’impression de réel, portée par le réalisme de la mise en scène et l’excellent jeu des acteurs, est extrêmement forte. Face à la gravité de ce qui est décrit, l’émotion surgit très vite. Elle est dense, aigue, mais la réalisatrice réussit à la faire s’écouler calmement grâce à la musique (extraordinaire bande originale d’Alexandre Desplat) et aux trouées de sa narration, faites d’ellipses, de saut d’un personnage à un autre (la dimension chorale du roman est ici encore plus renforcée) et d’allers-retours temporels. Tout ça est beau et bien construit. On est très loin du film tire-larmes qu’on aurait pu redouter – même si des larmes, on en versera effectivement (et c’est très bien !).
Là où l’intérêt d’une adaptation au cinéma se fait le plus évident par sa « puissance documentaire », c’est lors des opérations chirurgicales de prélèvement et de greffage du cœur, ainsi que son transport. Nous est donné à contempler, frontalement et presque sans filtre, le miracle de cette opération de transplantation. C’est quelque chose de si dingue, de si héroïque, que ça excède les mots – et il fallait bien la neutralité des images pour capturer et donner à voir une partie de cet exploit inénarrable que constitue cette opération.

Métaphorique
La puissance onirique, ensuite : Katell Quillevéré ne peut enrichir ses images de toutes les métaphores, digressions, parallèles et autres que l’on trouve dans la narration d’un roman. Mais elle n’en a pas pour autant asséché son film à une seule et simple « vérité documentaire ». Elle développe ainsi quelques métaphores visuelles d’une grande force d’évocation, telle cette route qui se transforme en vague, qu’il est impossible d’oublier. C’est là encore très beau et témoigne de l’inventivité de mise en scène de la réalisatrice.
Qui ne s’exprime d’ailleurs pas que sur le plan de la réalisation, puisque le scénario-même du film se permet d’approfondir, d’enrichir certains nœuds de l’intrigue du roman (et en coupe d’autres), dans un excellent travail d’adaptation. Tout ce qui concerne la receveuse se retrouve dans le film beaucoup plus développé que dans le roman. « Réparer les vivants » au cinéma porte ainsi plus sur ce passage de la vie d’un corps à un autre opéré lors de la transplantation d’un cœur, passage rendu ici hautement symbolique car se faisant d’un fils à une mère.
Le film « Réparer les vivants », s’il n’éblouit pas autant que le roman dans le champ littéraire, par manque de singularité formelle, est cependant un excellent film, très émouvant, dont le travail d’adaptation exemplaire peut être vivement salué.

On retiendra…
La force documentaire et onirique de cette adaptation du si beau texte de Maylis de Kerangal au cinéma. La musique, magnifique, d’Alexandre Desplat, à la hauteur de l’émotion suscitée par le long-métrage.

On oubliera…
Des métaphores visuelles parfois un peu trop faciles ou éculées (telle la plongée des corps dans l’océan).

« Réparer les vivants » de Katell Quillévéré, avec Tahar Rahim, Anne Dorval,…




[1] D’abord par Emmanuel Noblet, puis par Sylvain Maurice – je préfère ce dernier spectacle, plus dépouillé. 

lundi 7 novembre 2016

Pauvres pécheurs (Le grand marin)

Fuyant un passé douloureux et mystérieux, Lili débarque en Alaska avec l’intention de s’embarquer sur un navire pour pêcher et s’oublier dans la rudesse du métier de marin. Pêcher le flétan, le crabe, la morue noire : cette vie si dure qu’elle ressemble plus à une survie, déjà extraordinairement difficile, l’est encore plus pour cette femme qui doit se battre pour s’imposer dans ce milieu presque exclusivement masculin.



Cet incroyable premier roman qu’est « Le grand marin » vaut d’abord pour la description de la vie de ces pêcheurs, qui pour supporter leur désespoir s’abîment dans ce métier harassant et dangereux, sans pouvoir pour autant renoncer à exercer cette activité une fois revenu à terre. Le portrait, simple, de cette humanité au bord du monde et au bord du gouffre est très émouvant car plein d’empathie.
Pour raconter cette histoire qui sent le vécu, Catherine Poulain use de la première personne et n’emploie que des phrases courtes, ce qui donne un style à la fois très réaliste (toutes les sensations de la pêche sont décrites) et très rythmé. Mais ce style apporte aussi une monotonie à l’écriture qui peut lasser à certains moments. L’aventure proposée par cette œuvre n’en est pas moins formidable de courage et de résilience, et a la richesse d’un témoignage.


« Le grand marin » de Catherine Poulain, aux éditions de l’Olivier

Fan film (Virtual revolution)

C’est une curiosité qu’on peut aller voir dans quelques salles en France : « Virtual revolution », premier film d’un français, Guy-Roger Duvert, réalisé avec des financements américains et issus d’une campagne de financement participatif sur Ulule. Un film « sauvage », libre et indépendant de tout circuit, groupe, institution. Un film de science-fiction, qui raconte une enquête dans un Paris du futur où la société s’est divisée en deux catégories : les « connectés » qui préfèrent les jeux en réalité virtuelle à leur propre vie, et les « hybrides », qui jouent de temps en temps mais n’en oublient pas pour autant la vie réelle.


Psychanalyse du réalisateur à ciel ouvert
Pour parler de l’emprise croissante des technologies du virtuel sur notre vie quotidienne, ce scénario, signé aussi Guy-Roger Duvert, est déjà lourdement métaphorique. Il est aussi lourdement didactique : avec sa narration en voix off et ses dialogues lents et explicatifs (apparemment, on prendra le temps d’articuler ses pensées avant de s’exprimer dans le futur), le film semble vouloir prouver à son spectateur qu’il est intelligent en s’expliquant lui-même. Ce qui au contraire le fait paraître très  bête. Comme si le réalisateur (à cause de la difficulté qu’il a eu pour financer son film ?) était tout le temps sur la défensive vis-à-vis de ses spectateurs, redoutant leur jugement… A ce titre, la fin du film, où une horde de « connectés » déconnectés agressent un petit groupe d’ « hybrides », ressemble à une exorcisation du pire cauchemar du réalisateur : sa mise à mort critique par ses spectateurs.

De l’hommage au plagiat
Pour le reste, le film est simplement mauvais. Les acteurs, pour impliqués qu’ils soient, restent marmoréens. Le rythme est très mal géré et alterne scènes d’action gratuites avec scènes de dialogues poussives chargées de faire avancer tant bien que mal l’intrigue. La réalisation s’égare dans quelques effets de mise en scène m’as-tu vu (tels les ralentis ou le plan-séquence à rallonge) qui font décrocher le spectateur du fil de l’histoire. Curieusement, tous ces défauts apportent aussi un charme à ce long-métrage. Parce qu’ils donnent une vraie allure « amateur » à « Virtual revolution », et que derrière « amateur » on sent la passion qui a présidé à l’élaboration de ce film, et que tout ça est très rafraîchissant. (Sauf en ce qui concerne le sous-titrage, lui-aussi amateur au vu du nombre de fautes commises.)
Mais on ne pourra pas passer sous silence le gros, l’énorme problème de ce film : son usage des références. A ce niveau-là, plutôt que d’inspiration ou d’hommage, on devrait plutôt parler de plagiat. Pour se figurer à quoi ressemble tout le film en-dehors de ses séquences en réalité virtuelle (qui empruntent à d’autres films ou jeux-vidéos), il suffit de s’imaginer « Blade runner » avec une Tour Eiffel plantée au milieu du décor de la ville (l’intrigue est censée se dérouler à « Néo-Paris » – ce qui n’a d’ailleurs aucun intérêt pour l’intrigue). C’est assez triste car ça donne l’impression que visuellement, l’équipe de « Virtual revolution » n’était capable que de copier. C’est encore plus triste, car ça range « Virtual revolution », malgré la qualité de ses effets spéciaux, dans la catégorie des « fan films », comme on en voit maintenant régulièrement sur le web.
Par ses défauts-mêmes, « Virtual revolution » est donc un film rare et rafraîchissant, mais quand très mauvais. Une curiosité, vraiment.

On retiendra…
Voir un long-métrage qui ressemble à un film amateur au cinéma, ça redonne cette sensation presque foraine de proximité avec l’équipe ayant réalisé le film.

On oubliera…
Le plagiat de « Blade runner », le scénario poussif, les acteurs inexpressifs, la réalisation qui en fait trop,…


« Virtual revolution » de Guy-Roger Duvert, avec Mike Dopud, Jane Badler,…