samedi 13 mai 2017

Le premier passager (Alien : Covenant)

On n’arrêta pas Ridley Scott. Le cinéaste anglais qui s’apprête à fêter ses 80 ans a retrouvé une seconde jeunesse depuis qu’il est revenu à ses premières amours au cinéma, la science-fiction. Près de quarante ans après leur sortie, il réactive cette année ses deux films mythiques que sont « Alien, le huitième passager » (1979) et « Blade runner » (1982) – qui sont, encore aujourd’hui, ses deux meilleurs films…
« Alien : Covenant » est la suite directe de « Prometheus » (2012). C’est donc comme ce dernier une préquelle à la saga « Alien ». Le réalisateur s’inscrit dans l’exacte continuité de son travail sur « Prometheus ». On retrouve dans « Covenant » les mêmes points forts : la photographie magnifique, clinique et froide, de Dariusz Wolski, le jeu sur les attentes et les réminiscences du premier « Alien » de Ridley Scott, la superbe direction artistique qui ressuscite H. R. Giger… et Michael Fassbender, ici dédoublé, qui se révèle être l’épine dorsale de cet arc narratif en préquelle.


Faux remake, vraie surprise
Le film commence au départ plutôt mollement, semblant suivre sans grande imagination les rails déjà bien usés du scénario d’un film « Alien » : un équipage est dérouté vers une planète inconnue… Comme dans « Prometheus », Ridley Scott brouille en fait les pistes puisque cette impression trompeuse de remake inavoué d’ « Alien, le huitième passager » (renforcée qui plus est par la reprise à la musique du thème composé par Jerry Goldsmith) sera rapidement démentie une fois que l’équipage aura posé pied sur la planète… et que son massacre va commencer.
Ridley Scott ne fait pas dans la demi-mesure : les fameuses éventrations sont vraiment dégoûtantes et ce basculement soudain dans l’horreur et dans l’inconnu (à l’image comme au scénario, qui cesse de reproduire l’intrigue d’ « Alien, le huitième passager »), installe un malaise et une tension d’une efficacité folle. La mise en scène joue avec les nerfs des personnages comme avec ceux des spectateurs, cachant la créature dans l’obscurité ou les recoins des décors… La créature va si vite et provoque des explosions de violence si soudaines que l’on reste en permanence sur le qui-vive tout au long du film. Le travail sur le son est à ce titre vraiment extraordinaire, puisque la créature semble se déplacer à travers la salle de cinéma. Le danger peut venir de partout, et l’on ne peut se fier à personne, et notamment du deuxième androïde joué par Michael Fassbender. Sans trop en révéler, ce dédoublement des rôles de l’acteur est l’une des plus belles idées de scénario de ce nouvel opus, exploité de manière très ludique par la mise en scène, l’interprétation et le scénario.
(C’est assez drôle d’ailleurs qu’à la prise de pouvoir du personnage joué par Fassbender sur l’intrigue de cette préquelle répond celle de l’acteur sur la direction artistique du film : l’acteur-producteur d’« Assassin’s creed » ne semble pas vouloir quitter sa capuche d’assassin, et a ramené avec lui le compositeur de la musique du film de Justin Kurzel…)
« Alien : Covenant » surprend encore par l’intensité et la folie de sa grande scène d’action : vers la fin du film, Ridley Scott orchestre un duel entre l’alien et Daniels (l’héroïne du long-métrage) sur une plateforme volante, dans une surenchère étonnante qui rend encore plus extraordinaire encore le (faux) retour au calme qui la suivra.

La frustration des réponses
Jusque dans ses lâchers-prises, le film est donc très maitrisé, et se révèle très malin pour expliquer les origines de la créature, le fameux « xénomorphe » combattu par Ellen Ripley tout au long de la saga « Alien ». L’explication est une belle astuce scénaristique qui ne manque pas d’intelligence. Ce qui désarçonne cependant c’est qu’« Alien : Covenant » lève une à une toutes les interrogations ouvertes par « Prometheus »… On est à la fois ravi d’avoir la réponse à nos questions, inquiet du contenu des suites éventuelles (puisque suite il y aura) – que reste-t-il à raconter ? , et déçu de ne plus avoir de mystère sur lequel réfléchir en vain. Car un mystère, c’est quand même ce qu’il y a de plus vertigineux et effrayant… Lorsque le film s’achève sur une fin ouverte qui annonce une suite, on est donc bizarrement frustré : par cette absence de réelle conclusion… mais aussi d’avoir eu le fin mot de l’histoire à des interrogations vieilles de près de quarante ans.

On retiendra…
La terreur est de retour dans l’espace : le film est parcouru jusqu’à sa fin par une formidable tension. Scénario intelligent plein de bonnes idées, images sublimes (photographie et direction artistique), scènes d’horreur crues.

On oubliera…
Une petite faiblesse du scénario au début du film (les raisons du détournement du vaisseau sont peu convaincantes) et surtout la frustration d’avoir la réponse à de vieilles questions… et de subir pourtant une fin de film très ouverte.


« Alien : Covenant » de Ridley Scott, avec Katherine Waterston, Michael Fassbender, Billy Crudup,…

mardi 11 avril 2017

Coquille vide (Ghost in the shell)

Depuis que Disney s’est lancé dans l’adaptation en prises de vues réelles de ses dessins animés à un rythme effréné, ce type d’adaptation semble être devenu une mode. Le projet de refaire « Ghost in the shell » en prises de vues réelles est pourtant plus vieux que ne le laisse penser cet hasard du calendrier qui le fait sortir quasiment en même temps que le très laid « La belle et la bête ». Malgré leurs nombreuses différences, les deux projets ont cependant un point commun : avoir été réalisés par deux faiseurs hollywoodiens, puisque Rupert Sanders ne signe ici que son deuxième film après « Blanche-Neige et le Chasseur » (2012).



Beau shell
S’il y a bien un point sur lequel le film est remarquable, c’est sur sa direction artistique. Tout est très beau. Le film donne à voir un futur extrêmement crédible où la réalité augmentée s’est infiltrée partout (sauf où il n’y a pas de richesse), et où l’artificiel est en passe de remplacer le naturel. Artistiquement il n’y a rien de vraiment révolutionnaire, tant les emprunts à « Blade runner » et Métal Hurlant en général sont criants, mais visuellement le film se distingue par l’attention rare et bluffante portée aux textures, dans cette société où le synthétique se mêle à la chair. Quant à la photographie blanc-bleutée, elle est sublime.

Pauvre ghost
Il n’y a malheureusement plus d’autres qualités à louer pour ce film : sorti du pur domaine de l’image, « Ghost in the shell » n’a plus beaucoup d’intérêt. L’intrigue est molle et très conventionnelle,  cochant toutes les étapes de la fiction « transhumaniste ». Tout ce qui faisait la beauté du film original de Mamoru Oshii a été perdue dans la trop grande volonté de transparence du film « live ». Ça commence ainsi très mal : les premières phrases prononcées dans le film expliquent illico la signification de son beau titre… qui une fois expliqué parait très bête.
Cette levée de mystère inaugurale annonce la suite, tout aussi décevante : « Ghost in the shell » version live s’acharne à dégonfler tout le vertige métaphysique du dessin animé. A force de tout expliquer et de ne jamais surprendre, par peur de sortir le spectateur de sa zone de confort (si typique des blockbusters), le film est vidé de toute émotion. On aimerait que ces si belles images remuent quelque chose en nous, mais il ne se passe rien de la première à la dernière minute, si ce n’est un sentiment de regret grandissant.
Pour ne rien arranger à ce déficit émotionnel, Scarlett Johansson joue son personnage de cyborg comme un robot – elle s’interdit donc d’exprimer la moindre émotion. A l’image du film tout entier, son interprétation est une belle mécanique froide. Mieux vaut la revoir dans cet autre « Ghost in a shell » : l’étrange et inquiétant « Under the skin ».

On retiendra…
La beauté et la force visuelle.

On oubliera…
L’absence totale d’émotion et de vertige métaphysique, l’ennui poli avec lequel se suit l’intrigue.

« Ghost in the shell » de Rupert Sanders, avec Scarlett Johansson, Pilou Asbaek,…

C’est pas la fête (La belle et la bête)

« La belle et la bête », dixième (au moins). Après le très beau film de Christophe Gans, Bill Condon a été chargé par Disney de porter une nouvelle fois à l’écran cette histoire dont l’adaptation maîtresse reste la version (à jamais indépassable ?) de Jean Cocteau de 1946. Mais il s’agit en fait moins d’une nouvelle adaptation du célèbre conte que du remake en prises de vues réelles du dessin animé de Disney de 1991, puisque ce film est une comédie musicale (le dessin animé ayant aussi été porté sur scène à Broadway). Pouvait-on raisonnablement attendre quelque chose d’un tel projet, confié au réalisateur des deux derniers « Twilight » ? Bien évidemment, non.


Hypocrite
Pour faire court, ce « La belle et la bête » est moche et mal fait. Les moments chantés sont si piètres qu’on regrette d’avoir osé émettre des réserves il y a quelques temps devant les passages musicaux de « La la land » : la comédie musicale est un art que Bill Condon ne maitrise pas du tout. Il ridiculise son actrice principale, Emma Watson, ne sachant pas comment la diriger lors de ses passages chantés.
Pour le reste, il est difficile de dépasser le sentiment de consternation provoquée par l’étalage de laideur déroulée par la direction artistique, qui se complait dans le kitsch.
Le seul risque artistique pris par ce décalque du dessin animé original est l’ajout d’un pseudo-discours féministe. Belle est indépendante, débrouillarde, experte en mécanique, prête au combat… Cette émancipation des héroïnes Disney est devenue si systématique (présente dans toutes les productions du studio depuis le succès de « La reine des neiges ») qu’on n’y croit pas une seule seconde, surtout lorsqu’il s’agit de raconter une histoire où l’héroïne intrépide, capable de tomber amoureuse d’un monstre habitant un château décrépit, finira heureuse châtelaine d’un palais dorée aux bras d’un noble bellâtre… Une hypocrisie (et ce n’est pas la seule) qui résume bien le projet du film : faire passer pour neuf du ringard et empocher la mise au box-office (et malheureusement, ça marche). On préfèrera, et de loin, la récente adaptation de Christophe Gans, nettement plus audacieuse et émouvante.

On retiendra…
Luke Evans est le seul qui semble un peu s’amuser.

On oubliera…
La laideur de la direction artistique, les passages musicaux, l’hypocrisie du film.

« La belle et la bête » de Bill Condon, avec Emma Watson, Dan Stevens, Luke Evans,…

lundi 13 mars 2017

Eclat (Split)

Drôle de parcours que celui de M. Night Shyamalan. Le réalisateur star a connu un spectaculaire retournement de considération critique au cours de sa carrière : adulé jusqu’à la sortie de « Le village » (son chef-d’œuvre ?) en 2004 puis unanimement détesté. S’il a effectivement souffert d’un indéniable passage à vide, j’avais cependant beaucoup aimé son film de science-fiction « After earth »… Film dont l’échec commercial a conduit Shyamalan à diminuer ses ambitions et à revenir à des budgets plus modestes. Bien lui en a pris : au sein du studio de production Blumhouse connu pour ses films d’horreur à petit budget, M. Night Shyamalan s’est refait une santé financière et critique. Après le sympathique mais petit « The visit », le réalisateur maître du suspense revient à un cinéma plus ambitieux avec « Split ».


Une idée très puissante
L’idée principale du film est celle d’un personnage habité par vingt-trois (!) personnalités différentes. Autour d’une histoire en huis-clos virant au survival, M. Night Shyamalan exploite avec beaucoup d’inventivité et d’humour la puissance de son idée de personnalités multiples. Il s’amuse à faire jouer à un James McAvoy très épatant toute une galerie de personnages qui sont autant d'avatars d'un seul et même homme. C’est d’abord un spectacle de numéro d’acteurs, qui porte une interrogation très puissante sur le cinéma. M. Night Shyamalan se demande en effet dans son film si avoir plusieurs personnalités plutôt qu’une seule ne serait pas un atout plutôt qu'un handicap pour la survie. C’est une belle métaphore du métier d’acteur : par le biais de ses différents rôles, un acteur ne devient-il pas une sorte de surhomme ?
Autour de cette superbe idée, M. Night Shyamalan déploie un thriller à suspense très efficace dont le scénario obéit à une pure logique de divertissement mêlée à de l’esbroufe  sans que cela ne l’empêche de passer par des moments plus graves  jusqu’à une fin étonnante, plutôt émouvante. « Split » est donc à la fois drôle, effrayant, divertissant et subtil. Et avec l’idée que les personnalités multiples seraient autant de superpouvoirs, donne vraiment l’impression de voir quelque chose de nouveau au cinéma.

Invraisemblances
Cependant, le film a aussi des limites. Même si l’inventivité domine, l’intrigue passe parfois par des scènes très artificielles, où l’invraisemblance a été sacrifiée au profit du divertissement. Un exemple : il est ainsi étonnant que l’héroïne du film comprenne aussi vite la nature multiple de son séquestreur… mais c’est pour accélérer le film et passer outre sur une découverte que le spectateur a déjà faite. Le budget modeste du film se fait aussi sentir à plusieurs moments, comme lors de la scène d’action finale bizarrement un peu confuse (et là aussi trop artificielle, même si l'on apprécie sa construction qui ne vise qu’à rajouter du suspense).
« Split » témoigne donc d’un retour sur le devant de la scène de M. Night Shyamalan, grâce à un film intelligent et inventif mais aussi très divertissant.

On retiendra…
Un scénario génial, inventif, terrifiant et plein d’humour, qui offre à James McAvoy des épatants et irrésistibles numéros d’acteur !

On oubliera…
M. Night Shyamalan manipule un peu trop son scénario pour ne pas tomber parfois dans l’écueil de l’artificialité.


« Split » de M. Night Shyamalan, avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy,…

mardi 7 mars 2017

Spatium opera (Latium)

Après avoir refermé le deuxième tome de « Latium », une certitude : ce space opera n’a pas d’équivalent dans la littérature francophone. Romain Lucazeau, qui signe ici son premier roman (!), fait une entrée pour le moins fracassante dans la science-fiction française. Un énorme livre de près de mille pages (mais découpé, pour des raisons éditoriales, en deux tomes) aux ambitions monstres : Romain Lucazeau entend avec « Latium » extraire le genre du space opera de ses racines anglo-saxonnes et lui donner une nouvelle origine, la philosophie de Leibniz et le théâtre de Corneille [1].

 

A la lecture, « Latium » se révèle foisonnant, complexe, et déroutant par ses partis pris (inédits ?) très forts. Le premier est de raconter une histoire sans aucun être humain. L’intrigue commence en effet des millénaires après la disparition de l’Homme, dans un futur post-post-Singularité. Pour autant l’ « Humanité » n’est pas morte puisque les dernières créations de l’homme, les intelligences artificielles, lui ont survécu. Mais leur existence a perdu tout sens puisque leur esprit est soumis et régi par le « Carcan », règles qui destinaient ces IA à protéger et servir l’homme…
Je n’irai pas plus loin dans le dévoilement de l’intrigue et de l’univers du roman, si ce n’est en précisant qu’il ne s’agit pas d’une anticipation d’un futur (très) lointain mais d’une uchronie – dans cet univers, l’Empire Romain ne s’est jamais effondré, d’où le titre latin du roman. La découverte de la richesse extraordinaire de cet univers est révélée au compte-gouttes par l’auteur avec une grande maitrise et constitue l’un des plaisirs et moteurs de la lecture – si riche en « sense of wonder ».
L’intrigue de « Latium » emprunte en fait à une multitude de références de science-fiction : on retrouve mêlés des éléments du cycle de la Culture de Iain M. Banks, d’ « Ilium » et d’ « Hypérion » de Dan Simmons, de « Dune » de Frank Herbert, du cycle de Robots d’Isaac Asimov, et on pourrait même ajouter le plus récent « Silo » de Hugh Howey. Ces références sautent aux yeux du lecteur, mais sont si bien synthétisées et réinterprétées dans le cadre latin et leibnizien du roman qu’elles en paraissent accidentelles – ce qui est un sacré tour de force vu leur nombres ! L’ambition du roman est parfaitement accomplie : « Latium » semble être issu de l’univers uchronique-même qu’il décrit, où aucun des romans cités plus haut n’aurait existé…
Au-delà de ces références, « Latium » est passionnant de bout en bout, sur la forme comme sur le fond. Le roman est imposant par son nombre de pages, mais l’auteur a tant à décrire et son intrigue est si dense en réflexions développées avec un soin et un didactisme rares (sur le libre arbitre notamment) que l’action en elle-même est finalement très resserrée. Ce pourrait être pesant mais le style est superbe en plus d’être très clair. « Latium » émerveille par sa richesse, sa profondeur et sa beauté.
Une réserve, cependant : si les références sont habilement digérées et réinterprétées, elles n’en restent pas moins trop présentes pour que « Latium » apparaisse comme un roman totalement original – et ce, alors même que le roman ne manque pas d’originalité, loin s’en faut ! Un petit bémol qui ne saurait en aucun cas constituer un prétexte ou une excuse pour se priver de la lecture de « Latium ». Cette œuvre est une date dans l’histoire de la SF française. Et ce n’est que le début, on l’espère, de cette œuvre vertigineuse que ce premier roman de Romain Lucazeau nous promet…

« Latium » de Romain Lucazeau, aux éditions Denoël-Lunes d’encre




[1] A lire dans cette très bonne interview de l’éditeur : http://lunesdencre.eklablog.com/une-interview-de-romain-lucazeau-a126935228

dimanche 12 février 2017

Le débat est ouvert (Silence)

Un nouveau film de Martin Scorsese est forcément un énorme événement, tant la filmographie du réalisateur accumule les chefs-d’œuvre, avec une constance remarquable tout au long de la carrière du metteur en scène (son précédent film, « Le loup de Wall Street », était un nouveau sommet de son œuvre). Qu’est-ce qui peut donc encore intéresser un cinéaste qui a déjà tout prouvé ? Une question éminemment personnelle tant elle est présente depuis le début dans l’œuvre du réalisateur, celle de la foi. Avec « Silence », il l’aborde avec une profondeur rare, du point de vue de son œuvre comme de celle des autres cinéastes. L’histoire est tirée d’un roman historique de Shusaku Endo et raconte la persécution dont sont victimes deux missionnaires chrétiens au Japon au XVIIème siècle.


Beau, complexe, profond
Le film frappe d’emblée par sa violence. Il comporte (voire accumule) les scènes de supplices de chrétiens dont on teste la foi. C’est d’ailleurs une telle scène qui ouvre le film. L’autre aspect frappant du film est, par contraste, son calme. Scorsese déroule son histoire sur un rythme plutôt lent. Il n’a presque jamais recours à de la musique, et lorsqu’il le fait c’est quasiment en sourdine. La mise en scène elle-même est assez dépouillée – la douleur, terrible, montrée à l’écran n’est jamais accentuée par des artifices de mise en scène (bref, on est à mille lieues de l’ultraviolence de « La Passion du Christ » de Mel Gibson). Surtout, Scorsese filme cette histoire dans des paysages magnifiques, servis par une photographie sublime de Rodrigo Prieto. La nature, très dure mais si belle, est partout présente dans le film, et ce n’est pas un hasard.
Il est donc essentiellement question de la foi dans « Silence », jusque dans son titre, puisqu’il s’agit du silence de Dieu face aux tortures dont sont victimes les chrétiens japonais de l’époque. Par sa longueur et sa violence, « Silence » montre toute l’ambigüité et les doutes que recèle la foi. Est-elle vaine ou nécessaire ? Une question qui turlupine Scorsese personnellement mais qu’il arrive à rendre passionnante par son indécision. Si au final et sans aucune surprise, Martin Scorsese tranchera la question in extremis du côté du croyant, le film n’en reste pas moins capable de satisfaire tous les points de vue, par la complexité de ses dilemmes moraux. Et en abordant ce sujet, « Silence » résonne aussi étrangement et puissamment avec l’actualité – alors même que le projet du film est vieux de trente ans.

Le plus grand défi de mise en scène
Très beau malgré son extrême violence, complexe, riche de réflexions, « Silence » aurait tout d’un nouveau chef-d’œuvre du réalisateur, malgré quelques lourdeurs (comme le premier carton et le dernier plan du film). Mais il est un point sur lequel le film échoue. A un moment, Dieu parle au personnage principal (joué par Andrew Garfield, bien mieux ici que dans « Tu ne tueras point », mais qui reste en permanence en-dessous d’Adam Driver). C’est un des défis les plus difficiles de mise en scène qui puisse se concevoir : comment représenter le divin ? En s’en tirant par une voix off, Scorsese fait sciemment le choix de la simplicité. Même assumée, cette solution trop évidente rend ridicule la scène – et le spectateur est momentanément éjecté de l’histoire du film.
« Silence » est donc passionnant, par les débats qu’il suscite sur sa forme. Un grand film, extrêmement personnel, qui ne peut laisser indifférent.

On retiendra…
Par sa beauté et sa complexité, « Silence » réussit à rendre passionnante la question de la foi (alors même que la réponse du réalisateur à cette question est connue depuis longtemps !).

On oubliera…
Quelques lourdeurs dans la mise en scène parsèment le film. Dont le moment où une voix off divine intervient.


« Silence » de Martin Scorsese, avec Andrew Garfield, Adam Driver,…

mardi 31 janvier 2017

Un échec impressionnant (The last face)

C’est un des films qui a le plus fait parler de lui au dernier festival de Cannes… « The last face » a été démoli comme rarement par la presse lors de sa présentation en sélection officielle. A tel point que le lendemain de cette présentation, la carrière commerciale du nouveau film de Sean Penne (presque 10 ans après le magnifique « Into the wild ») était réduite à néant. Dix mois plus tard, « The last face » a quand même réussi à se frayer un chemin jusqu’aux salles en France grâce à un distributeur courageux…


Extrêmement ridicule…
La réputation cannoise désastreuse du film n’était pas infondée. La déjà célèbre phrase en carton d’introduction si décriée n’a pas été supprimée : « La violence de la guerre en Afrique n'est comparable pour les Occidentaux qu'à la brutalité des rapports entre un homme et une femme qui s'aiment d'un amour impossible. » Comment un film peut-il se relever après une telle introduction ? Toute la bêtise de « The last face » est résumée dans cet incipit.
Deux médecins humanitaires occidentaux (Javier Bardem et Charlize Theron) tombent amoureux pendant leur mission au Libéria ravagé par la guerre civile. Raconter une histoire d’amour entre médecins dans un camp de réfugiés, dans un contexte de misère extrême et d’urgence humanitaire, alors que la guerre gronde en hors-champ, il fallait oser. D’où peut-être la sélection officielle du film à Cannes : une manière de saluer le courage suicidaire de Sean Penn ? Quel cinéaste aurait été assez fou pour croire en ce projet ? Sean Penn y a cru et y croit encore. Ce n’est pas qu’il est fou, mais il est convaincu de la nécessité de son propos : faire le portrait, héroïque mais réaliste, des humanitaires.
Cette conviction est sensible dans l’absence totale de second degré de son film. Il n’y a pas une once d’ironie dans « The last face ». Et ce, alors même que le ridicule est présent presque tout le temps. Impossible de ne pas citer les apparitions de Jean Reno, une incongruité involontairement comique, qui joue de plus un personnage nommé « Dr Love »… Aveuglé semble-t-il par la force de son engagement humanitaire, Sean Penn multiplie les offenses au bon goût et, plus grave, à la morale, car il n’y a évidemment rien de comparable entre un massacre de guerre et une histoire d’amour hollywoodienne.

…mais sincère
La conviction de Sean Penn est totale et aveugle, mais c’est peut-être ce qui en toute dernière extrémité sauve son film du désastre total. Au moins est-il (parait-il) sincère, même si c’est exprimé de manière extrêmement maladroite. Son film est impressionnant sur sa description crue de l’action humanitaire dans un camp de réfugié, la mise en scène n’épargnant rien au spectateur. La frontalité de ces scènes d’horreur médicale (type accouchement par césarienne sans anesthésie au milieu de la jungle) est excessive parce qu’elle pourrait flirter avec la complaisance mais elle témoigne d’une volonté de réalisme qui frappe la conscience. Malgré tout le ridicule et les erreurs du projet, le film parvient quand même à émouvoir lors de plusieurs scènes fortes.
« The last face » est donc un échec comme on en voit rarement à de tels niveaux. D'où, peut-être, son intérêt. Il apprend une chose : qu’un réalisateur doit être capable d’un certain détachement vis-à-vis de ce qu’il filme.

On retiendra…
Le réalisme terrifiant du film sur l’horreur médicale des camps de réfugiés.

On oubliera…
Le ridicule du film qui provoque aussi un malaise moral : il met sur le même plan la misère provoquée par la guerre civile et les tourments amoureux de médecins humanitaires…


« The last face » de Sean Penn, avec Charlize Theron, Javier Bardem,…