dimanche 6 août 2017

L’expérience de la guerre (Dunkerque)

 « Air : une heure », « Mer : un jour », « Terre : une semaine » : avec ces trois inserts, Christopher Nolan expose le dispositif formel de son nouveau film, qui tourne une fois de plus sur la distorsion temporelle. « Dunkerque » est un montage entrecroisé de trois actions s’étalant sur des échelles de temps différentes mais rassemblées par la magie du montage en une unique temporalité d’une durée totale de 1h47. Indéniablement, le temps est le sujet principal d’étude du cinéaste, et la cheville ouvrière de ses scénarios.


Tension
Le film est guidé par une obsession, celle de l’immersion. On suit de très près les faits et gestes de trois personnages (et de bien d’autres auteurs d’eux) : un soldat, un pilote d’aviation, et un marin civil. Il n’y a pas de scène d’exposition, le film nous plonge directement dans l’action. Les personnages sont donc « essentialisés » aux seuls buts qu’ils poursuivent : fuir à tout prix la plage de Dunkerque, protéger l’espace aérien, évacuer les soldats de Dunkerque… Le nom de certains personnages ne sera même pas connu. Ils vivent dans l’urgence extrême : l’arrivée de l’armée nazie est imminente.
Pour montrer l’horreur de cette course contre la montre, Christopher Nolan déroule une véritable mécanique cauchemardesque : le danger, pour les personnages sera permanent et perpétuellement renouvelé. Le scénario accumule les péripéties, sans jamais ménager ses spectateurs, brisant systématiquement les rares moments de repos par une nouvelle catastrophe. C’est rendu possible grâce aux trois histoires narrées parallèlement. Le film saute d’une ligne à une autre, d’un péril à un autre, pour maintenir la tension toujours à son plus haut, jusqu’au bout. La course contre la montre est rappelée de manière très littérale (ce qui est typiquement nolanien) par le tic-tac d’une horloge, présent en sourdine dans toute la bande-son du film composée (on ne change pas une équipe qui gagne) par Hans Zimmer.
Christoper Nolan est un des réalisateurs les plus doués pour créer de la tension, comme l’avait démontré de manière inouïe plusieurs séquences de « Interstellar » par exemple. Avec « Dunkerque », c’est comme s’il avait voulu étirer les pics de tension atteints dans « Interstellar » à toute la durée d’un film. Le but étant de faire ressentir au spectateur une tension égale à celle des soldats acculés sur la plage de Dunkerque. C’est un projet fou, à la hauteur de l’ambition du réalisateur. Mais un projet, malgré tout le talent du réalisateur, impossible à accomplir. Si « Dunkerque » est un monument de tension, une véritable « expérience » cinématographique, d’une intensité rare, le film finit par buter contre les limites de son système formel – ou plutôt contre les limites de l’écriture de Nolan, comme « Interstellar » avant lui.

Surtension
A force d’enchaîner les péripéties en sautant d’une ligne narrative à une autre, Nolan finit par fatiguer puis exténuer le spectateur. Le film multiplie en effet les effets de réalisation, et notamment les effets sonores, dans une surenchère répondant à l’accumulation folle de péripéties permise par les trois lignes narratives. Et cette accumulation finit par rendre évidente l’artificialité du scénario et du montage du film.
La distorsion du temps dans « Dunkerque » est un pur artifice de montage, et assumé comme tel par les inserts au début du film. Ce montage n’a pas d’autre justification que la volonté arbitraire du réalisateur d’assommer ces spectateurs par des péripéties relançant encore et toujours le suspense, alors que les dilatations étaient expliquées dans « Inception » par les rêves emboîtés et dans « Interstellar » par la relativité. Nolan crée de la tension pour servir l’immersion, mais l’excès de tension finit par se retourner contre la sensation d’immersion en rappelant la nature artificielle du montage. Lorsqu’on en prend conscience, le caractère arbitraire d’une fiction tend en effet à nous « faire sortir du film ». Le dispositif formel trouve ici sa limite. Le projet échoue : on ne ressent pas la tension des soldats pendant toute la durée du film, mais en fait jusqu’à ce que l’on se rappelle que l’on regarde un film.

Brexit
Il n’empêche, « Dunkerque » reste un formidable spectacle. D’autant plus rare et précieux qu’il s’agit d’un blockbuster hollywoodien complètement original, ni suite, ni remake, ni future franchise… « Dunkerque » marque aussi par sa résonance très forte avec l’actualité : cette histoire de repli des britanniques, quittant le sol européen, rappelle de manière frappante le Brexit (mais le parallèle s’arrête là, ce n’est pas pour fuir l’extrême droite que le Royaume-Uni a voté le Brexit, bien au contraire…). Même si le film ne tient aucun discours sur le Brexit ou sur notre époque, car il n’a été écrit que comme une reconstitution historique et avant le vote du Brexit, cette résonance rend les images de la fuite des britanniques particulièrement poignante et dérangeante… Presque involontairement, « Dunkerque » est le premier grand film sur le Brexit.

On retiendra…
La sensation d’immersion, l’extrême tension qui parcourt le film. La résonance avec le Brexit.

On oubliera…
L’excès de tension finit par détruire la sensation d’immersion.


« Dunkerque » de Christopher Nolan, avec Fionn Whitehead, Tom Hardy, Mark Rylance,…

Le non-film de l’été (La momie)


Univers étendus
Pour les blockbusters américains, 2017 est l’année des univers partagés. Cette stratégie narrative, qui consiste à produire des films aux histoires interconnectées, les rapprochant parfois d’épisodes de série télévisée, a été lancée par Disney pour les films adaptés des comics Marvel, qui s’inscrivent tous dans une saga intitulée « Marvel cinematic universe ». Depuis « Avengers », sorti en 2012, cette stratégie s’est avérée si lucrative que les autres studios hollywoodiens se sont empressés de reprendre à leur compte la formule de Disney, pour lancer leurs propres univers partagés.
Ainsi Warner a contre-attaqué sur le terrain des super-héros avec le « DC cinematic universe », qui prend son essor cette année avec le ridicule « Wonder woman », puis « Justice league ». Lionsgate parie sur les gros monstres, avec son « MonsterVerse » lancé par le très divertissant « Kong : Skull Island », un univers partagé où s’affronteront entre autres King Kong et Godzilla… Moins compréhensible, Paramount compte décliner avec le nouveau « Transformers » sa saga en un « Transformers cinematic universe »…
Ne restait plus qu’Universal. Le studio cherchait depuis plusieurs années à réactiver les monstres mythiques qu’il avait mis en scène dans les années 1930 et 1950 : Frankestein, le loup-garou, l’homme invisible,… Plus que de produire de simples remakes (comme « Wolfman », 2010) de ces films classiques du cinéma fantastique qui ont fait la gloire du studio – regroupés sous l’appellation « Universal monsters » –, le projet d’Universal vise à interconnecter les nouvelles aventures cinématographiques de ces héros monstrueux dans un univers partagé appelé « Dark universe ».
« Dracula untold » sorti en 2014 devait à l’origine être le premier film de ce « Dark universe » (c’était notamment le sens de son épilogue). Mais le piètre succès du film au box-office et sa très faible empreinte dans la mémoire des spectateurs (qui s’en souvient encore ?) ont décidé Universal à repousser le lancement du « Dark universe » à la sortie de la nouvelle version de « La momie » (deuxième remake du studio du film original de 1932).
Le projet de film a encore gagné en intérêt lorsque Tom Cruise a intégré le casting. L’acteur-star, auquel on ne confiera certainement jamais le rôle d’un super-héros du fait de son incapacité à s’effacer derrière le personnage qu’il joue, a peut-être trouvé un substitut au rôle de super-héros récurrent en intégrant le « Dark universe ».

Aussi invraisemblable qu’une momie ressuscitée
Les enjeux derrière « La momie » sont donc colossaux. Ce qui doit très certainement expliquer tout ou partie de l’échec du film. Le film est en effet un improbable navet, victime à coup sûr d’un contrôle trop serré des producteurs, qui l’a condamné dès l’écriture de son scénario.
A force d’avoir été écrit et réécrit selon les différentes directions données au projet, le scénario a paradoxalement atteint un stade où il parait bâclé. Il n’y a pas grand-chose qui tienne la route dans cette histoire où les incohérences s’accumulent si vite qu’on ne peut plus ne pas les voir. Dans cet univers « de monstres et de dieux » (slogan du « Dark universe »), les scénaristes jouent justement aux dieux au mépris de toute vraisemblance. L’intrigue incroyablement mal construite n’avance qu’à coup de coïncidences si énormes qu’elles trahissent systématiquement la patte d’un scénariste cherchant à corriger le travail d’écriture de son prédécesseur. Toute cohérence est perdue, et le spectateur, à force d’avaler des couleuvres, en fait vite une indigestion.
Ne restent plus que les scènes spectaculaires. Elles sont plutôt réussies, surtout la fameuse scène renversante dans l’avion (au final, le seul point d’intérêt du film). Dans son ensemble, le film est visuellement assez beau, éclairé par une très belle photographie à la fois sombre et claire. Mais avoir ces belles images ne sert à rien lorsqu’elles ne sont investies d’aucune émotion. C’est particulièrement criant à la conclusion du film, lorsque celui-ci essaye de nous faire croire en un dilemme moral du personnage joué par Tom Cruise. Le réalisateur tente alors dans une pirouette finale de nous faire croire que son film était en fait une histoire d’amour… mais comment y croire un seul instant alors que les personnages n’ont pas été épaissis de tout le film ? La seule émotion qui nait alors est le rire face à une conduite du récit aussi mauvaise. Sans parler du fait que l’on ne comprend rien au dénouement final ni à ses implications, ce qui n’est pas qu’un peu gênant.
« La momie » est donc un film à l’image de son monstre : une aberration cinématographique, incohérente, mal ficelée par une intrigue qui s’étiole, et qui à force de tituber provoque le rire plutôt que l’effroi.

On retiendra…
La scène de la chute de l’avion.

On oubliera…
« La momie » est terrassée par son scénario, invraisemblable d’invraisemblances.

« La momie » d’Alex Kurtzman, avec Tom Cruise, Sofia Boutella, Anabelle Wallis,…

samedi 13 mai 2017

Le premier passager (Alien : Covenant)

On n’arrêta pas Ridley Scott. Le cinéaste anglais qui s’apprête à fêter ses 80 ans a retrouvé une seconde jeunesse depuis qu’il est revenu à ses premières amours au cinéma, la science-fiction. Près de quarante ans après leur sortie, il réactive cette année ses deux films mythiques que sont « Alien, le huitième passager » (1979) et « Blade runner » (1982) – qui sont, encore aujourd’hui, ses deux meilleurs films…
« Alien : Covenant » est la suite directe de « Prometheus » (2012). C’est donc comme ce dernier une préquelle à la saga « Alien ». Le réalisateur s’inscrit dans l’exacte continuité de son travail sur « Prometheus ». On retrouve dans « Covenant » les mêmes points forts : la photographie magnifique, clinique et froide, de Dariusz Wolski, le jeu sur les attentes et les réminiscences du premier « Alien » de Ridley Scott, la superbe direction artistique qui ressuscite H. R. Giger… et Michael Fassbender, ici dédoublé, qui se révèle être l’épine dorsale de cet arc narratif en préquelle.


Faux remake, vraie surprise
Le film commence au départ plutôt mollement, semblant suivre sans grande imagination les rails déjà bien usés du scénario d’un film « Alien » : un équipage est dérouté vers une planète inconnue… Comme dans « Prometheus », Ridley Scott brouille en fait les pistes puisque cette impression trompeuse de remake inavoué d’ « Alien, le huitième passager » (renforcée qui plus est par la reprise à la musique du thème composé par Jerry Goldsmith) sera rapidement démentie une fois que l’équipage aura posé pied sur la planète… et que son massacre va commencer.
Ridley Scott ne fait pas dans la demi-mesure : les fameuses éventrations sont vraiment dégoûtantes et ce basculement soudain dans l’horreur et dans l’inconnu (à l’image comme au scénario, qui cesse de reproduire l’intrigue d’ « Alien, le huitième passager »), installe un malaise et une tension d’une efficacité folle. La mise en scène joue avec les nerfs des personnages comme avec ceux des spectateurs, cachant la créature dans l’obscurité ou les recoins des décors… La créature va si vite et provoque des explosions de violence si soudaines que l’on reste en permanence sur le qui-vive tout au long du film. Le travail sur le son est à ce titre vraiment extraordinaire, puisque la créature semble se déplacer à travers la salle de cinéma. Le danger peut venir de partout, et l’on ne peut se fier à personne, et notamment du deuxième androïde joué par Michael Fassbender. Sans trop en révéler, ce dédoublement des rôles de l’acteur est l’une des plus belles idées de scénario de ce nouvel opus, exploité de manière très ludique par la mise en scène, l’interprétation et le scénario.
(C’est assez drôle d’ailleurs qu’à la prise de pouvoir du personnage joué par Fassbender sur l’intrigue de cette préquelle répond celle de l’acteur sur la direction artistique du film : l’acteur-producteur d’« Assassin’s creed » ne semble pas vouloir quitter sa capuche d’assassin, et a ramené avec lui le compositeur de la musique du film de Justin Kurzel…)
« Alien : Covenant » surprend encore par l’intensité et la folie de sa grande scène d’action : vers la fin du film, Ridley Scott orchestre un duel entre l’alien et Daniels (l’héroïne du long-métrage) sur une plateforme volante, dans une surenchère étonnante qui rend encore plus extraordinaire encore le (faux) retour au calme qui la suivra.

La frustration des réponses
Jusque dans ses lâchers-prises, le film est donc très maitrisé, et se révèle très malin pour expliquer les origines de la créature, le fameux « xénomorphe » combattu par Ellen Ripley tout au long de la saga « Alien ». L’explication est une belle astuce scénaristique qui ne manque pas d’intelligence. Ce qui désarçonne cependant c’est qu’« Alien : Covenant » lève une à une toutes les interrogations ouvertes par « Prometheus »… On est à la fois ravi d’avoir la réponse à nos questions, inquiet du contenu des suites éventuelles (puisque suite il y aura) – que reste-t-il à raconter ? , et déçu de ne plus avoir de mystère sur lequel réfléchir en vain. Car un mystère, c’est quand même ce qu’il y a de plus vertigineux et effrayant… Lorsque le film s’achève sur une fin ouverte qui annonce une suite, on est donc bizarrement frustré : par cette absence de réelle conclusion… mais aussi d’avoir eu le fin mot de l’histoire à des interrogations vieilles de près de quarante ans.

On retiendra…
La terreur est de retour dans l’espace : le film est parcouru jusqu’à sa fin par une formidable tension. Scénario intelligent plein de bonnes idées, images sublimes (photographie et direction artistique), scènes d’horreur crues.

On oubliera…
Une petite faiblesse du scénario au début du film (les raisons du détournement du vaisseau sont peu convaincantes) et surtout la frustration d’avoir la réponse à de vieilles questions… et de subir pourtant une fin de film très ouverte.


« Alien : Covenant » de Ridley Scott, avec Katherine Waterston, Michael Fassbender, Billy Crudup,…

mardi 11 avril 2017

Coquille vide (Ghost in the shell)

Depuis que Disney s’est lancé dans l’adaptation en prises de vues réelles de ses dessins animés à un rythme effréné, ce type d’adaptation semble être devenu une mode. Le projet de refaire « Ghost in the shell » en prises de vues réelles est pourtant plus vieux que ne le laisse penser cet hasard du calendrier qui le fait sortir quasiment en même temps que le très laid « La belle et la bête ». Malgré leurs nombreuses différences, les deux projets ont cependant un point commun : avoir été réalisés par deux faiseurs hollywoodiens, puisque Rupert Sanders ne signe ici que son deuxième film après « Blanche-Neige et le Chasseur » (2012).



Beau shell
S’il y a bien un point sur lequel le film est remarquable, c’est sur sa direction artistique. Tout est très beau. Le film donne à voir un futur extrêmement crédible où la réalité augmentée s’est infiltrée partout (sauf où il n’y a pas de richesse), et où l’artificiel est en passe de remplacer le naturel. Artistiquement il n’y a rien de vraiment révolutionnaire, tant les emprunts à « Blade runner » et Métal Hurlant en général sont criants, mais visuellement le film se distingue par l’attention rare et bluffante portée aux textures, dans cette société où le synthétique se mêle à la chair. Quant à la photographie blanc-bleutée, elle est sublime.

Pauvre ghost
Il n’y a malheureusement plus d’autres qualités à louer pour ce film : sorti du pur domaine de l’image, « Ghost in the shell » n’a plus beaucoup d’intérêt. L’intrigue est molle et très conventionnelle,  cochant toutes les étapes de la fiction « transhumaniste ». Tout ce qui faisait la beauté du film original de Mamoru Oshii a été perdue dans la trop grande volonté de transparence du film « live ». Ça commence ainsi très mal : les premières phrases prononcées dans le film expliquent illico la signification de son beau titre… qui une fois expliqué parait très bête.
Cette levée de mystère inaugurale annonce la suite, tout aussi décevante : « Ghost in the shell » version live s’acharne à dégonfler tout le vertige métaphysique du dessin animé. A force de tout expliquer et de ne jamais surprendre, par peur de sortir le spectateur de sa zone de confort (si typique des blockbusters), le film est vidé de toute émotion. On aimerait que ces si belles images remuent quelque chose en nous, mais il ne se passe rien de la première à la dernière minute, si ce n’est un sentiment de regret grandissant.
Pour ne rien arranger à ce déficit émotionnel, Scarlett Johansson joue son personnage de cyborg comme un robot – elle s’interdit donc d’exprimer la moindre émotion. A l’image du film tout entier, son interprétation est une belle mécanique froide. Mieux vaut la revoir dans cet autre « Ghost in a shell » : l’étrange et inquiétant « Under the skin ».

On retiendra…
La beauté et la force visuelle.

On oubliera…
L’absence totale d’émotion et de vertige métaphysique, l’ennui poli avec lequel se suit l’intrigue.

« Ghost in the shell » de Rupert Sanders, avec Scarlett Johansson, Pilou Asbaek,…

C’est pas la fête (La belle et la bête)

« La belle et la bête », dixième (au moins). Après le très beau film de Christophe Gans, Bill Condon a été chargé par Disney de porter une nouvelle fois à l’écran cette histoire dont l’adaptation maîtresse reste la version (à jamais indépassable ?) de Jean Cocteau de 1946. Mais il s’agit en fait moins d’une nouvelle adaptation du célèbre conte que du remake en prises de vues réelles du dessin animé de Disney de 1991, puisque ce film est une comédie musicale (le dessin animé ayant aussi été porté sur scène à Broadway). Pouvait-on raisonnablement attendre quelque chose d’un tel projet, confié au réalisateur des deux derniers « Twilight » ? Bien évidemment, non.


Hypocrite
Pour faire court, ce « La belle et la bête » est moche et mal fait. Les moments chantés sont si piètres qu’on regrette d’avoir osé émettre des réserves il y a quelques temps devant les passages musicaux de « La la land » : la comédie musicale est un art que Bill Condon ne maitrise pas du tout. Il ridiculise son actrice principale, Emma Watson, ne sachant pas comment la diriger lors de ses passages chantés.
Pour le reste, il est difficile de dépasser le sentiment de consternation provoquée par l’étalage de laideur déroulée par la direction artistique, qui se complait dans le kitsch.
Le seul risque artistique pris par ce décalque du dessin animé original est l’ajout d’un pseudo-discours féministe. Belle est indépendante, débrouillarde, experte en mécanique, prête au combat… Cette émancipation des héroïnes Disney est devenue si systématique (présente dans toutes les productions du studio depuis le succès de « La reine des neiges ») qu’on n’y croit pas une seule seconde, surtout lorsqu’il s’agit de raconter une histoire où l’héroïne intrépide, capable de tomber amoureuse d’un monstre habitant un château décrépit, finira heureuse châtelaine d’un palais dorée aux bras d’un noble bellâtre… Une hypocrisie (et ce n’est pas la seule) qui résume bien le projet du film : faire passer pour neuf du ringard et empocher la mise au box-office (et malheureusement, ça marche). On préfèrera, et de loin, la récente adaptation de Christophe Gans, nettement plus audacieuse et émouvante.

On retiendra…
Luke Evans est le seul qui semble un peu s’amuser.

On oubliera…
La laideur de la direction artistique, les passages musicaux, l’hypocrisie du film.

« La belle et la bête » de Bill Condon, avec Emma Watson, Dan Stevens, Luke Evans,…

lundi 13 mars 2017

Eclat (Split)

Drôle de parcours que celui de M. Night Shyamalan. Le réalisateur star a connu un spectaculaire retournement de considération critique au cours de sa carrière : adulé jusqu’à la sortie de « Le village » (son chef-d’œuvre ?) en 2004 puis unanimement détesté. S’il a effectivement souffert d’un indéniable passage à vide, j’avais cependant beaucoup aimé son film de science-fiction « After earth »… Film dont l’échec commercial a conduit Shyamalan à diminuer ses ambitions et à revenir à des budgets plus modestes. Bien lui en a pris : au sein du studio de production Blumhouse connu pour ses films d’horreur à petit budget, M. Night Shyamalan s’est refait une santé financière et critique. Après le sympathique mais petit « The visit », le réalisateur maître du suspense revient à un cinéma plus ambitieux avec « Split ».


Une idée très puissante
L’idée principale du film est celle d’un personnage habité par vingt-trois (!) personnalités différentes. Autour d’une histoire en huis-clos virant au survival, M. Night Shyamalan exploite avec beaucoup d’inventivité et d’humour la puissance de son idée de personnalités multiples. Il s’amuse à faire jouer à un James McAvoy très épatant toute une galerie de personnages qui sont autant d'avatars d'un seul et même homme. C’est d’abord un spectacle de numéro d’acteurs, qui porte une interrogation très puissante sur le cinéma. M. Night Shyamalan se demande en effet dans son film si avoir plusieurs personnalités plutôt qu’une seule ne serait pas un atout plutôt qu'un handicap pour la survie. C’est une belle métaphore du métier d’acteur : par le biais de ses différents rôles, un acteur ne devient-il pas une sorte de surhomme ?
Autour de cette superbe idée, M. Night Shyamalan déploie un thriller à suspense très efficace dont le scénario obéit à une pure logique de divertissement mêlée à de l’esbroufe  sans que cela ne l’empêche de passer par des moments plus graves  jusqu’à une fin étonnante, plutôt émouvante. « Split » est donc à la fois drôle, effrayant, divertissant et subtil. Et avec l’idée que les personnalités multiples seraient autant de superpouvoirs, donne vraiment l’impression de voir quelque chose de nouveau au cinéma.

Invraisemblances
Cependant, le film a aussi des limites. Même si l’inventivité domine, l’intrigue passe parfois par des scènes très artificielles, où l’invraisemblance a été sacrifiée au profit du divertissement. Un exemple : il est ainsi étonnant que l’héroïne du film comprenne aussi vite la nature multiple de son séquestreur… mais c’est pour accélérer le film et passer outre sur une découverte que le spectateur a déjà faite. Le budget modeste du film se fait aussi sentir à plusieurs moments, comme lors de la scène d’action finale bizarrement un peu confuse (et là aussi trop artificielle, même si l'on apprécie sa construction qui ne vise qu’à rajouter du suspense).
« Split » témoigne donc d’un retour sur le devant de la scène de M. Night Shyamalan, grâce à un film intelligent et inventif mais aussi très divertissant.

On retiendra…
Un scénario génial, inventif, terrifiant et plein d’humour, qui offre à James McAvoy des épatants et irrésistibles numéros d’acteur !

On oubliera…
M. Night Shyamalan manipule un peu trop son scénario pour ne pas tomber parfois dans l’écueil de l’artificialité.


« Split » de M. Night Shyamalan, avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy,…

mardi 7 mars 2017

Spatium opera (Latium)

Après avoir refermé le deuxième tome de « Latium », une certitude : ce space opera n’a pas d’équivalent dans la littérature francophone. Romain Lucazeau, qui signe ici son premier roman (!), fait une entrée pour le moins fracassante dans la science-fiction française. Un énorme livre de près de mille pages (mais découpé, pour des raisons éditoriales, en deux tomes) aux ambitions monstres : Romain Lucazeau entend avec « Latium » extraire le genre du space opera de ses racines anglo-saxonnes et lui donner une nouvelle origine, la philosophie de Leibniz et le théâtre de Corneille [1].

 

A la lecture, « Latium » se révèle foisonnant, complexe, et déroutant par ses partis pris (inédits ?) très forts. Le premier est de raconter une histoire sans aucun être humain. L’intrigue commence en effet des millénaires après la disparition de l’Homme, dans un futur post-post-Singularité. Pour autant l’ « Humanité » n’est pas morte puisque les dernières créations de l’homme, les intelligences artificielles, lui ont survécu. Mais leur existence a perdu tout sens puisque leur esprit est soumis et régi par le « Carcan », règles qui destinaient ces IA à protéger et servir l’homme…
Je n’irai pas plus loin dans le dévoilement de l’intrigue et de l’univers du roman, si ce n’est en précisant qu’il ne s’agit pas d’une anticipation d’un futur (très) lointain mais d’une uchronie – dans cet univers, l’Empire Romain ne s’est jamais effondré, d’où le titre latin du roman. La découverte de la richesse extraordinaire de cet univers est révélée au compte-gouttes par l’auteur avec une grande maitrise et constitue l’un des plaisirs et moteurs de la lecture – si riche en « sense of wonder ».
L’intrigue de « Latium » emprunte en fait à une multitude de références de science-fiction : on retrouve mêlés des éléments du cycle de la Culture de Iain M. Banks, d’ « Ilium » et d’ « Hypérion » de Dan Simmons, de « Dune » de Frank Herbert, du cycle de Robots d’Isaac Asimov, et on pourrait même ajouter le plus récent « Silo » de Hugh Howey. Ces références sautent aux yeux du lecteur, mais sont si bien synthétisées et réinterprétées dans le cadre latin et leibnizien du roman qu’elles en paraissent accidentelles – ce qui est un sacré tour de force vu leur nombres ! L’ambition du roman est parfaitement accomplie : « Latium » semble être issu de l’univers uchronique-même qu’il décrit, où aucun des romans cités plus haut n’aurait existé…
Au-delà de ces références, « Latium » est passionnant de bout en bout, sur la forme comme sur le fond. Le roman est imposant par son nombre de pages, mais l’auteur a tant à décrire et son intrigue est si dense en réflexions développées avec un soin et un didactisme rares (sur le libre arbitre notamment) que l’action en elle-même est finalement très resserrée. Ce pourrait être pesant mais le style est superbe en plus d’être très clair. « Latium » émerveille par sa richesse, sa profondeur et sa beauté.
Une réserve, cependant : si les références sont habilement digérées et réinterprétées, elles n’en restent pas moins trop présentes pour que « Latium » apparaisse comme un roman totalement original – et ce, alors même que le roman ne manque pas d’originalité, loin s’en faut ! Un petit bémol qui ne saurait en aucun cas constituer un prétexte ou une excuse pour se priver de la lecture de « Latium ». Cette œuvre est une date dans l’histoire de la SF française. Et ce n’est que le début, on l’espère, de cette œuvre vertigineuse que ce premier roman de Romain Lucazeau nous promet…

« Latium » de Romain Lucazeau, aux éditions Denoël-Lunes d’encre




[1] A lire dans cette très bonne interview de l’éditeur : http://lunesdencre.eklablog.com/une-interview-de-romain-lucazeau-a126935228