vendredi 23 septembre 2016

Un nouvel ami (Frantz)

François Ozon, toujours aussi malicieux, aime tendre des pièges à ses spectateurs. On croit dès le début avoir éventé le secret de son dernier film, « Frantz ». Pendant la première partie du film, le réalisateur d’« Une nouvelle amie » sème de faux indices qui vont dans le sens de ce qu’on peut attendre de lui connaissant les thèmes favoris de l’auteur… mais ce n’est que pour mieux nous tromper au moment de la révélation du secret. S’il ne s’agit pas pour autant d’une énorme surprise, il faut reconnaitre l’habileté pourtant connue du réalisateur à déjouer les attentes et manipuler ses spectateurs.


Un mélodrame qui veut en faire trop
« Frantz » raconte comment l’arrivé d’un ex-poilu français, Adrien, vient bouleverser le deuil d’une famille (ses parents et sa fiancée, Anna) d’un soldat allemand en 1919 en Allemagne.
Le film a deux intérêts. Le premier est qu’il s’agit d’une histoire où les personnages principaux sont dès le départ très tristes, mais semblent à chaque péripétie sur le point d’accéder au bonheur… que le scénario leur refusera à chaque fois, repoussant toujours ce bonheur par un nouveau « coup de théâtre » malheureux. Cet espoir de bonheur, toujours proche mais toujours hors de portée, qui se dérobe à chaque fois qu’Anna essaye de s’en saisir, est à la fois émouvant et un peu problématique, tant le film accumule les péripéties, qui peuvent du coup paraître fabriquées. C’est moins un problème de vraisemblance (le scénario est très bien écrit) qu’un problème de rythme, les péripéties s’enchaînant trop vite. Se produit au final une bizarre impression de décalage : le film se veut beaucoup plus émouvant qu’il ne l’est effectivement.
Le second intérêt du film est qu’avec ces deux parties en miroir, la première en Allemagne et la deuxième en France, il dépeint très bien les relations franco-allemandes de l’entre-deux-guerres et permet de mesurer par comparaison avec celles d’aujourd’hui l’ampleur du changement... tout en rappelant que ce qui a déjà existé risque toujours de se reproduire si on n’y prend pas garde  – l’Histoire nous ramène toujours au présent.

N&B
Il faut aussi commenter l’une des plus grandes particularités de ce nouveau film de François Ozon : le réalisateur a pour la première fois choisi le noir et blanc. Un choix raccord avec les images que l’on garde de l’époque où se déroule l’histoire du film, et qui participe donc pleinement à l’effort de reconstitution de cette époque. Mais le réalisateur a voulu aller plus loin et utiliser ce noir et blanc comme un outil supplémentaire à sa mise en scène, puisqu’il se permet de passer du noir et blanc à la couleur lors de certaines séquences pour leur donner plus de poids et de sens. Par exemple, lorsque le film montre des souvenirs heureux d’avant-guerre d’Anna, ces souvenirs sont montrés en couleur. A priori, c’est une très bonne idée car Ozon évite tout systématisme en n’utilisant pas ce passage à la couleur pour une seule et même raison (les justifications du passage à la couleur sont heureusement plus complexes qu’un simple changement d’humeur). Et pourtant, on ne peut s’empêcher de trouver un peu facile et grossier ce procédé, sûrement parce qu’il est trop souvent utilisé dans le film (et trop tôt).
Au final, avec ce nouveau film, François Ozon propose des idées formelles et d’écriture intéressantes, mais qui ne sont qu’imparfaitement mises en œuvre.

On retiendra…
Un mélodrame surprenant par le nombre de ses péripéties. Une excellente reconstitution de l’époque de l’entre-deux-guerres. De très bons acteurs.

On oubliera…
Le film ne parvient pas à émouvoir autant qu’il le voudrait. L’utilisation du noir et blanc qui se colore semble un procédé un peu trop répétitif.


« Frantz » de François Ozon, avec Paula Beer, Pierre Niney,…

Arrête vraiment ton char (Ben-Hur)

« Ben-Hur » : l’histoire cruelle de cette fratrie qui se déchire au temps de Jésus-Christ (à l’origine, un roman publié en 1880) avait impressionné à l’ère du cinéma muet dans la première version de 1925 signée Fred Niblo. Elle a été de nouveau portée à l’écran avec toute la démesure de l’ère éclatante du Technicolor par William Wyler en 1959. Quand on évoque « Ben-Hur », c’est de ce film-ci que l’on parle, tant elle a marqué les esprits et reste impressionnante (notamment sa célèbre course de chars). A l’ère du numérique et de la 3D, il était donc presque logique qu’une nouvelle version de cette histoire désormais mythique soit produite… Mais comment passer après le film de Wyler de 1959, même cinquante-sept ans plus tard ?


Une parodie involontaire de péplum
Cette nouvelle adaptation est une erreur totale. C’est tout simplement un mauvais film, très mal filmé, encore plus mal monté. Petite prouesse, ce blockbuster réussit au niveau des effets spéciaux à perdre sur les deux tableaux : il concilie la laideur du numérique avec le toc des décors en cartons et des accessoires en plastique. La direction artistique est une vraie calamité (cette Antiquité est invraisemblable), à moins de regarder le film comme une parodie de péplum – dans ce cas l’un des éléments les plus drôles du film est sans nul doute la coiffure de Morgan Freeman (pourquoi s’est-il embarqué dans cette galère ?).
Pour tout ce qui n’est pas de l’action, le réalisateur Timur Bekmanbetov se révèle très maladroit. Avec ces dialogues risibles, ces acteurs sans expression et ces décors et costumes en carton-pâte, « Ben-Hur » a tout d’un téléfilm. On se demande vraiment pourquoi Bekmanbetov a accepté ce projet (proposé à beaucoup de réalisateurs). Lui qui est si adroit dans la fantaisie (l’extraordinaire « Abraham Lincoln, chasseur de vampires », 2012) n’est clairement pas capable de raconter cette histoire aussi lourde sans verser en permanence dans le comique involontaire…
On a l’impression que le réalisateur a tout misé sur la fameuse séquence de la course de chars (est-ce pour ce passage qu’il a accepté de tourner ce remake ?). C’est assurément le meilleur moment du film, mais il ne s’agit pas pour autant d’un grand moment de bravoure cinématographique. Certes, ça fait plein de bruit, ça envoie du sable en 3D sur la tête des spectateurs, mais c’est empêtré dans une laideur numérique qui affadit tout et ne rend plus rien impressionnant, et surtout, c’est filmé au stroboscope, ce qui fait qu’on n’y comprend rien.
En définitive, ce « Ben-Hur » ne restera pas comme ses prédécesseurs dans l’histoire du cinéma, d’autant plus qu’il ne propos strictement rien de nouveau par rapport à eux, et se contente de les copier jusque dans les principes de mise en scène. Si ce « Ben-Hur » parvient à rester dans les mémoires d’ici la fin de l’année 2016, ce sera déjà un exploit…

On retiendra…
Une 3D parfois marrante.

On oubliera…
Laid, involontairement comique, filmé et monté n’importe comment, cette nouvelle version de « Ben-Hur » fait honte à celles de 1925 et 1959. Absolument sans intérêt. Sauf si vous voulez démontrer (très cruellement) que « Hollywood, c’était mieux avant ».


« Ben-Hur » de Timur Bekmanbetov, avec Jack Huston, Toby Kebbell,…

samedi 3 septembre 2016

Obscurama (Nocturama)

Le nouveau film de Bertrand Bonello, après l’éblouissant « Saint Laurent » en 2014, était attendu comme ses deux précédents films en compétition à Cannes cette année. D’autant plus que son sujet semblait résonner, pour ne pas dire coller, avec l’actualité puisque le film raconte l’exécution d’attentats simultanés à Paris d’un groupe de jeunes terroristes. Bonello ne pouvait même pas être accusé d’opportunisme puisque son film était écrit depuis 2011, et annoncé avant les tragiques événements de 2015.
Le film n’a finalement pas été sélectionné à Cannes, dans aucune section que ce soit, alors qu’il était prêt pour le festival. Le signe d’une œuvre moins réussie qu’espérée – ou d’un contenu politique dérangeant ? La réponse est maintenant disponible dans les salles. (« Nocturama » connaîtra bien une compétition, celle du festival de San Sebastián dans deux semaines.)


Mystère et tension
C’était particulièrement manifeste dans « Saint Laurent » : Bonello est peut-être le réalisateur français le plus inspiré par Kubrick. On retrouve dans « Nocturama » cette toute-puissance accordée à l’image, qui fait penser à « 2001 :l’odyssée de l’espace ». Le film de Bonello s’ouvre ainsi longuement sur les préparatifs quasi chorégraphiés d’un groupe de jeunes très disparates dans le métro parisien, sans qu’aucun d’entre eux ne prononce une parole. On saisit peu à peu que ces jeunes sont tous liés et préparent des actes violents. Le film, qui était jusque-là très froid dans sa description plate et sans commentaire (mais très bien filmée) des déplacements des personnages, fait naître peu à peu une tension, qui montera comme un lent crescendo jusqu’à la terrible conclusion du long-métrage.
        Les agissements des uns et des autres et leurs liens sont expliqués par quelques séquences en flash-back très bien montées, puisqu’elles ne font jamais retomber l’intensité du film, et dévoilent sans jamais le tuer le mystère qui entoure les actes qui sont en train de se préparer. Un art du montage qui s’était déjà exprimé dans « Saint Laurent » et « L’apollonide » et qui impressionne encore.   

Déboussolement
Dans la deuxième partie du film, ces jeunes devenus terroristes, se cachent dans un Grand Magasin, pour y attendre la fin de la nuit et échapper à la traque des forces de l’ordre, espérant reprendre au matin leur vie normale. Le film s’immobilise mais la tension continue de croitre car, confrontés bien malgré eux aux mirages de la société de consommation, les comportements de chacun des jeunes vont petit à petit se dérégler, dans une succession de scènes à la symbolique de plus en plus frappante, où le réalisateur déploie tout son art de la composition visuelle.
Le propos du film se fait alors évident. Bertrand Bonello met en scène une jeunesse déboussolée, sans repères, qui se retourne contre la société dans laquelle elle ne se reconnait plus, mais qui la fait rêver pourtant, dans un mélange d’attraction et de répulsion que l’attente dans les différents espaces du magasin met très bien en valeur. Le réalisateur veut parler de la jeunesse et non pas d’une jeunesse, puisque son groupe de personnages rassemble (d’une manière qu’il est difficile de ne pas trouver complètement artificielle) toutes les catégories sociales, toutes les origines, toutes les couleurs de peau, leur seul point commun étant qu’ils sont perdus.
 Bonello se fait ici piéger par ses intentions : à vouloir trop universaliser, s’élever au-dessus des contextes particuliers, il est tombé dans l’écueil de la métaphore décollée du réel, vidée de tout sens. Mais il commet aussi une autre erreur, beaucoup plus grave : il s’est trompé de véhicule pour sa métaphore.

Erreur de lecture
Par la force de son cinéma, on s’identifie à ces personnages, et on se met à craindre avec eux pour leur vie et à espérer qu’ils parviendront sains et saufs jusqu’à la fin de cette nuit. Et c’est là que le film se heurte de plein fouet à l’actualité et qu’il devient hautement perturbant. Car il nous fait adhérer à la cause de  terroristes. La fin du film, qui est par ailleurs un extraordinaire moment de cinéma, formidablement bien montée, parcourue par une tension folle, sera à ce titre particulièrement révélatrice : il devient indéniable que Bonello se range aux côtés de ses jeunes terroristes, dont il explique les agissements par leur détresse, qui n’est pas du tout entendue par la société.
Mais après les attentats du 13 novembre, comment Bonello ose-il encore nous raconter ça ? Comment peut-il nous montrer la jeunesse poser des bombes dans Paris et exécuter froidement des parisiens alors que c’est justement la jeunesse qui a été massacrée par le terrorisme ? « Nocturama » apparaît alors complètement raté, l’idée-même du film ressemble à une erreur, à une mauvaise lecture de l’état du actuel des choses. Bonello voulait raconter le désarroi de la jeunesse comme Gus van Sant l’avait fait dans « Elephant ». Mais en choisissant d’en faire des terroristes, il vide de toute substance son film et son message.
C’est donc avec un sentiment très partagé que l’on ressort de cette séance. Impressionné par la tension, l’émotion, la beauté qui se dégagent du film. Sur le plan strictement formel, c’est un œuvre de maître. Mais abasourdi par la vacuité du sens de cette œuvre, extrêmement dérangeante. « Nocturama » est un film passionnant à voir, qui fait beaucoup réfléchir, une œuvre dont on se souvient, mais c’est indubitablement un film raté.

On retiendra…
La réalisation très belle et très puissante qui crée une incroyable tension du début à la fin du film et multiplie les trouvailles visuelles. La musique, excellente.

On oubliera…
« Nocturama » visait à la métaphore très symbolique, mais ne tient au final aucun discours cohérent, se vide de son sens, et va même jusqu’à se tromper sur ce qu’il raconte.


« Nocturama » de Bertrand Bonello, avec Finnegan Oldflied, Hamza Meziani, Manal Issa,…

jeudi 25 août 2016

Presque sans reproche (Star Trek sans limites)

Après avoir réalisé la spectaculaire remise à jour de la saga « Star Trek » avec « Star Trek » (2009) et « Star Trek into darkness » (2013), JJ Abrams, a essayé de faire de même avec « Star Wars VII, le réveil de la Force ». Il n’était donc plus disponible pour réaliser ce troisième volet des nouvelles aventures du capitaine Kirk et de M. Spock. « Star Trek sans limites » a donc été confié à Justin Lin, réalisateur de trois opus de la saga « Fast and furious ». Le film sort 50 ans après le début de la première série ayant donné naissance à l’univers « Star Trek » créé par Gene Roddenberry.


Continuité
L’annonce du recrutement de Justin Lin comme réalisateur à la place de JJ Abrams faisait plutôt peur. Mais l’on est rassuré dès les premières images : s’il n’est pas réalisateur, Abrams officie toujours comme producteur, et a semble-t-il imposé à Lin de reprendre les principes de la mise en scène qu’il a développé dans les deux précédents films de la saga.
Excepté les lens flares (dommage), on retrouve, avec soulagement tout d’abord, ce qui faisait l’excellence des opus d’Abrams. « Star Trek sans limites » s’inscrit ainsi dans leur exacte continuité : c'est coloré, intelligent, formidablement drôle, et mené à un rythme ébouriffant du début à la fin. La manière dont l'action est lancée puis relancée en permanence témoigne une fois de plus d'une virtuosité d'écriture hallucinante, portée par une mise en scène tout en mouvement qui sait ménager lisibilité, surprises (jeux d'échelle, de perspective et ruptures de tons abondent), « sense of wonder » (le graal de tout film de science-fiction, notamment avec cette ville-station qui donne le vertige) et réflexion. La photographie est magnifique, les couleurs sont éclatantes, l'utilisation du numérique (calquée comme tout le reste sur le travail d’Abrams) est extrêmement habile. On retrouve avec beaucoup de plaisir les acteurs très attachants incarnant l’équipage devenu emblématique de l’Enterprise – on voit qu'ils s'amusent autant que eux nous amusent –, on jubile d’écouter le thème « Star Trek » de Michael Giacchino (l’une des musiques les plus épiques jamais composées !).

La recette Bad Robot
Si le travail est donc très bien fait, qu’on est heureux que la santé de cette saga soit toujours aussi éclatante, l’absence de réelle nouveauté est quelque part regrettable. Justin Lin copie bien Abrams, mais n’a exactement son talent : le rythme en particulier est, comme je l’ai écrit, ébouriffant, mais pas autant que dans les deux opus d’Abrams. Et le fait que Lin copie une mise en scène amène à se demander ce qu’il apporte de personnel à ce film. Où est sa « patte » ? Il manque du coup un tout petit supplément d’âme à cet opus.
Un autre reproche, ou plutôt avertissement, peut aussi être adressé aux producteurs du film. Est-ce à cause de la présence de Simon Pegg au casting des deux sagas dans des rôles très similaires ? Se dessine en tout cas une certaine parenté dans le ton et l’écriture entre les sagas « Mission impossible » et « Star Trek » depuis leur reprise en main par Abrams et sa société de production Bad Robot. Se dirige-t-on vers une certaine standardisation « Bad Robot » des deux sagas ?

Hommage inédit
Ce film est cependant une très grande réussite, qui écrase par sa vivacité et son intelligence tous les blockbusters sortis cet été, qui aura donc été particulièrement mauvais en 2016. Surtout, il ménage un hommage historique, dans une scène d’une très grande force peut-être encore jamais vue ailleurs au cinéma. La reprise en main de la saga par Abrams s’est accompagnée d’une gestion hors du commun de la mythologie « Star Trek » : dans chaque nouveau film, les célébrations et renvois à la saga originale sont légions mais jamais pesants, puisque rigolos, subtils, et porteurs d’un double sens qui enrichissent considérablement la lecture et le ressenti de chaque film d’une densité historique et nostalgique. Pendant la pré-production de « Star Trek sans limites », l’interprète original de Spock, Leonard Nimoy, est décédé. Les scénaristes lui ont imaginé un hommage inédit avec cette scène où le « nouveau » Spock joué par Zachary Quinto verse une larme en l'honneur de l'acteur ayant joué Spock dans la saga originale... Voir un personnage (censément ne pas ressentir d’émotions) pleurer la mort de son interprète est sûrement la plus belle idée de cinéma de « Star Trek sans limites ».
Et c’est aussi avec une certaine émotion que l’on voit à l’écran la dernière apparition d’Anton Yelchin (bien qu’évidemment aucun hommage ne lui soit rendu en particulier dans ce film).

On retiendra…
Changement de réalisateur, mas toujours la même vitalité « abramsienne » : rythme, couleur, humour et intelligence, sense of wonder et sentiment épique.

On oubliera…
En reprenant – très bien – la manière d’Abrams, Justin Lin renonce aussi à donner une personnalité qui lui soit propre à son film.


« Star Trek sans limites » de Justin Lin, avec Chris Pine, Zachary Quinto, Simon Pegg,…

vendredi 29 juillet 2016

L'erreur de l'été (Independence day, résurgence)

« Independence day » avait marqué mon enfance. La vision de ces gigantesques vaisseaux extra-terrestres recouvrant les capitales de la Terre pour y déchaîner l’apocalypse était si terrifiante que je me souviens encore de la peur que j’avais éprouvée tout au long de sa projection. Si déjà à l’époque j’avais trouvé le film beaucoup trop long, puis en grandissant et rétrospectivement (sans l’avoir jamais revu), beaucoup trop à la gloire de l’Amérique pour que je puisse encore le considérer comme un grand film, il est resté dans ma mémoire… Que je le veuille ou non, « Independence day » est donc devenu une référence personnelle dans le champ du blockbuster ou du film de science-fiction.
Vingt ans après la sortie du film, Roland Emmerih, son réalisateur jadis au sommet de Hollywood et depuis « White house down » retombé dans ses limbes (son dernier film n’est même pas sorti au cinéma en France), réalise une suite à son film le plus  célèbre : « Independence day : résurgence ».


Cadeau empoisonné
Pour faire plaisir aux fans du premier film, à cette génération marquée par son visionnage, « Independence day 2 » fête lui-même l’anniversaire du premier film. Vingt ans séparent la sortie des deux films, vingt ans se sont donc écoulés entre les histoires racontées dans les deux films. Ainsi, dans « Independence day 2 », est célébrée la victoire obtenue à la fin d’« Independence day ». Or, si l’on s’attache à ces dates, regarder ce film ne vous donnera pas confiance dans l’avenir. En vingt ans, beaucoup de choses ont changé. En mal.
On se rend compte très rapidement que Roland Emmerich, devenu has been, n’a même pas essayé de se remettre sur la sellette avec cette suite qui semblait pourtant gagnée d’avance. La mise en scène est inexistante, d’une platitude absolue, sans aucune imagination. On attend désespérément qu’une émotion se dégage du film, qui ne soit pas l’ennui. Les scènes d’action ? Elles sont tellement mal filmées qu’elles sont illisibles et incompréhensibles. Les moments terrifiants du premier film (l’arrivée des vaisseaux sur Terre, la communication avec un extra-terrestre, l’entrée dans un de leur vaisseau) ? Ils sont reproduits à l’identique ici (quelle originalité…), mais en accéléré. Le film va en effet très vite, beaucoup trop vite, et jamais aucune pesanteur ne sera donnée à ce récit d’invasion extra-terrestre qui devrait faire ressentir à ses spectateurs la peur de la fin du monde. Non, « Independence day 2 » se perd dans des péripéties pitoyables d’incohérence.
Le film cherche à faire oublier son indigence scénaristique et sa pauvreté formelle derrière un humour tout sauf drôle très encombrant, trahissant complètement l’histoire qu’il voulait raconter et les émotions qu’il voulait véhiculer. Est-ce le signe d’une défaite avouée du réalisateur, qui face à la nullité de son film, a préféré se protéger derrière le paravent de l’humour et du « fun » ? Ou ce comique faisait-il partie dès le début du projet ? Auquel cas on comprend le refus de Will Smith de participer à cette suite. (Par contre, le mystère de la présence de Charlotte Gainsbourg au casting – dans un rôle ridicule – reste entier.)
Cette suite n’aurait jamais dû exister. Elle gâche le bon souvenir qu’on pouvait avoir du premier film. Pire, ce film est tellement raté et en même temps tellement patriote que je me suis senti insulté au cours de la projection. Qu’on puisse proposer à des gens un spectacle aussi pauvre sans rien leur donner d’autre que de la bêtise et de la propagande pro-Amérique a de quoi révolter.

On retiendra…
Un seul plan de cinq secondes, où un vaisseau envahit peu à peu l’écran, provoque une émotion.

On oubliera…
Une catastrophe générale qui cherche vainement à se protéger derrière un humour pas drôle. Un tel degré de nullité artistique fait de ce film une insulte au cinéma à grand spectacle et au film de science-fiction.

« Independence day : résurgence » de Roland Emmerich, avec Jeff Goldblum, Liam Hemsworth, Bill Pullman,…

jeudi 30 juin 2016

Une leçon d’humilité (The witch)

Si l’on a été sensible aux sirènes du marketing, c’est pour sa mise en scène que l’on s’est rendu à une projection de « The witch ». Ce premier film américain d’horreur et d’époque passé par Toronto, Sundance et Gérardmer a en effet été récompensé dans ces deux derniers festivals pour sa réalisation. Et c’est bien elle qui interpelle dès l’ouverture du film : les dialogues sont absents ou rares, les plans sont très soignés, bien découpés, la photographie grisâtre impose à elle seule une sensation de chape de plomb, on sent une volonté de refuser la facilité et de rechercher l’originalité. Mais quelque chose vient rapidement à clocher : le réalisateur n’attendra même pas cinq minutes avant de dégainer l’artillerie lourde. Celle qui, semble-t-il, a justement subjugué (ou plutôt berné) les jurys des festivals. De quelle artillerie parle-t-on ? Il s’agit d’effets de pure mise en scène « kubrickiens » (on revient là-dessus juste après), qui visent uniquement à faire peur, en ne recourant qu’à la force des paysages, au silence, et à la musique. Une telle entrée en matière est assez osée… et complètement ratée, puisque cet étalage de puissance qui parait injustifié et artificiel fait décrocher le spectateur du film au moment-même où celui-ci cherche à y entrer (on rappelle que dix minutes ne se sont pas encore écoulées). L’histoire n’a donc pas encore commencée que le spectateur a déjà deux intuitions : il n’aura jamais peur car la mise en scène, par ses airs de démonstration gratuite de maestria, lui rappelle constamment l’artificialité de ce qu’il regarde ; il devra subir la prétention d’un réalisateur qui semble ne pas se prendre pour n’importe qui, David Eggers.
Le reste du film ne sera qu’une confirmation de ces deux intuitions.


Dans la salle, personne ne vous entendra crier (et pour cause)
Le désinvestissement que j’ai éprouvé pour le film et son histoire était si grand que je me suis même demandé, dans cette histoire de sorcière conquérant peu à peu une famille de colons isolée en forêt de Nouvelle-Angleterre, quel était le but du Mal dans cette affaire. Pourquoi vouloir posséder des êtres aussi inintéressants (ces êtres étant les personnages principaux du film) ? La peur est donc absente, malgré cette succession de séquences qui semblent avoir été filmées avec le manuel du « Kubrick appliqué » : mise en scène froide et détachée, faite de plans à la belle composition géométrique, qui savent suggérer la menace par un usage du zoom lent, et qui sont même parfois accompagnés d’un chœur de voix déstructurées évoquant la folie et l’irrationnel (une copie conforme de la fameuse musique accompagnant les apparitions du monolithe dans « 2001 : l’odyssée de l’espace »).

La lévitation qui rabaisse tout
« The witch » est donc aussi passionnant et palpitant qu’une récitation de manuel. Ce qui pourrait à la limite produire un film peu inspiré mais efficace. Sauf que, emporté par son ego, David Eggers s’est cru l’auteur de ce qu’il récitait… D’où ce final hallucinant de prétention, sur lequel on ne peut pas ne pas revenir : alors qu’un noir prolongé à l’écran nous faisait faussement espérer que le film était terminé, la dernière séquence survient enfin. Elle montre l’héroïne du long-métrage échanger quelques mots avec le Diable (qui lui demande notamment et inexplicablement : aimes-tu le beurre ?, réplique instantanément culte mais qui ne se voulait pas drôle), puis s’enfoncer dans les bois et rejoindre un sabbat (ce qui ne sera pas un spoiler pour tous les spectateurs qui auront vu l’affiche du film). Le dernier plan la voit en proie à rire démoniaque et ridicule pendant qu’elle se met à léviter, dans un copié-collé de la mise en scène de « 2001 : l’odyssée de l’espace » (la séquence où l’astronaute contemple l’infini), avant de couper brutalement sur le carton « Ecrit et réalisé par David Eggers »… placé avant un autre carton expliquant que le film aurait des sources historiques (ce qui est complètement hypocrite) et suivi du générique final.
Une interprétation tirée par les cheveux mais séduisante serait de voir dans cette élévation finale de l’héroïne un portrait caché de David Eggers, éclatant d’un rire mégalomane, satisfait du travail accompli (il a trompé tout le monde) et en route vers le cercle céleste des démiurges. C’est dire à quel point la prétention du réalisateur transpire dans tous les plans du film et notamment cette fin risible…

« Du génie à l’arnaque : de l’héritage de Kubrick dans le cinéma contemporain »
Le seul intérêt de « The witch » est de fournir un contrepoint parfait à « The neon demon » de Nicolas Winding Refn, puisque le hasard des sorties les font arriver dans les salles presque la même semaine. L’occasion de comparer à travers deux films la postérité de l’œuvre de Kubrick dans le cinéma (d’horreur) contemporain, puisque Eggers comme Refn y puisent l’essentiel de leur inspiration – mais avec un talent infiniment différent.

On retiendra…
Une volonté de départ louable : un film d’horreur qui ferait peur par ses ambiances et ses silences,  loin des surenchères d’effets à tendance gore du tout-venant.

On oubliera…
Une mise en scène d’une prétention sans nom qui transforme le film en mécanique tournant à vide passées les cinq premières minutes. Une arnaque.


« The witch » de David Eggers, avec Anya Taylor Joy, Ralph Ineson, Kate Dickie,…

jeudi 9 juin 2016

Artificiel (The neon demon)

Un déluge de paillettes et de diamants. C’est sur ces magnifiques images savamment composées tirant vers l’expérimental et le cinéma de Kubrick (la cascade de sang de « Shining », la fin hallucinée de « 2001 ») que débutent le nouveau long-métrage du danois Nicolas Winding Refn. Son titre très inspiré, « The neon demon », résume à lui-seul le sujet du film : le culte et le vice de la beauté. Naturelle ou artificielle, spontanée ou mise en scène, innocente ou calculée, mais irréductiblement éphémère, la beauté est donc à l’étude dans cette histoire racontant l’ascension d’une jeune modèle (Elle Fanning) dans le mannequinat à Los Angeles.


Plein la vue
C’est avec un plaisir manifeste que NWR (comme on l’appelle, et comme il signe désormais ses films) a mis en scène cette histoire d’apparence avec une réalisation tout en artifices. Refn fait étalage de son art dans la composition des plans et leur montage, pour produire des images fascinantes impactant la rétine et impressionnant l’esprit, en reprenant les techniques visuelles de Kubrick (« 2001 : l’odyssée de l’espace », la référence suprême de NWR qui transpire dans tous les plans). Et ça marche. Le film est une fête visuelle et une démonstration permanente de puissance. Pendant toute la projection, on ne fait que contempler les images et se dire « il est trop fort » ou « c’est génial ».
Ce qui peut en agacer certains, irrités d’être pris ainsi de haut par cet hypercontrôle de NWR. A vrai dire, le film a du mal à maintenir sur sa durée le même régime de fascination qu’au début, et la mise en scène finit par ne plus avoir d’autre justification qu’un pur esthétisme (c’est beau, mais ça ne raconte rien). Comme si tout à son contrôle, NWR s’était rigidifié dans un exercice de style immuable.
Or ce basculement n’est qu’une marque supplémentaire de la maîtrise de Refn puisque cette impression de gratuité de l’esthétisme, ce rejet qui opère dans l’esprit du spectateur pour les effets visuels, les artifices de la mise en scène est concomitant, dans l’intrigue du film, au moment où la vanité puis l’horreur qui se cachent derrière la beauté sont révélées. NWR a en fait poussé la logique jusqu’au bout : faire un film aussi beau, vain et sordide que son sujet. Il ménagera même à ce propos une surprise finale dont on ne s’est pas encore remis…

Auto-analyse
« Only God forgives » pouvait se lire comme une réponse aux critiques faites à « Drive » : NWR y amochait Ryan Gosling, le beau gosse mutique de « Drive ». Dans « The neon demon », NWR s’adresse directement à ses détracteurs. Son cinéma produit des images si puissantes qu’il lui a souvent été reproché de ne reposer que sur cette puissance visuelle. Or, « The neon  demon » semble avoir été précisément pensé et réalisé pour donner totalement raison à cette critique. Mais moins qu’une réponse ironique à ses contempteurs, il faut plutôt voir en « The neon demon » une analyse du cinéma de NWR par lui-même, où Refn étudie la vanité de sa réalisation. Un mouvement d’auto-réflexion que les grands réalisateurs contemporains de la puissance visuelle n’ont pas encore esquissé (Nolan, Villeneuve, Malick).
Réflexion sur la fascination exercée par le cinéma et l’art en général et sur la propre mise en scène du réalisateur, avec une logique jusqu’au-boutiste dans son esthétique admirable et audacieuse, « The neon demon » est un nouveau chef-d’œuvre dans la filmographie en constante progression de Nicolas Winding Refn.

On retiendra…
La puissance visuelle hors norme du film, qui impressionne de bout en bout. Les résonances multiples de l’œuvre avec son sujet et ses critiques, qui en font un film véritablement moderne. Le retour d’Elle Fanning.

On oubliera…
L’intensité du film décroit quelque peu au mitan de la projection, les effets de style ne se renouvelant pas.


« The neon demon » de Nicolas Winding Refn, avec Elle Fanning, Jena Malone,…